L’eau, on le sait, est la vie elle-même. Elle est le « principe de toutes choses », avait compris Anaximandre, philosophe grec de l’Antiquité.
Saint-Firmin, petit village de Normandie drainé par la Maline, a été construit et fonctionne depuis des siècles autour de sa source d’eau potable. Une source ancienne et vénérée qui deviendra le cœur de tous les enjeux de politique locale.
Maria, sociologue d’origine roumaine, spécialiste des « communs » (ressources partagées gérées collectivement par une communauté selon des règles qu’elle définit elle-même) devenue épicière du village, entend briguer la direction de la mairie pour faire obstacle aux ambitions d’un neveu du maire sortant, un haut fonctionnaire parisien, énarque « aspirant dandy » qui se cherche un tremplin politique. Mais aussi pour protéger l’autonomie de la municipalité dans la gestion de l’eau, alors que de plus hautes instances voudraient que le village arrive enfin au XXIe siècle et se raccorde au réseau régional.
Élue mairesse avec l’appui d’un petit groupe d’amis et de militants, elle entend bien appliquer la « philosophie du bocage » : vivre et laisser vivre. Mais un bras de fer va s’enclencher entre la mairie de Saint-Firmin et les autorités régionales, qui vont user envers le village d’un chantage peu subtil à coups de coupes dans les subventions et de jambettes administratives.
Fonctionnaires ambitieux ou revêches, agriculteurs pollueurs ou idéalistes, les personnages colorés ne manquent pas dans Aqua, satire sociale et politique. On croisera aussi dans ce sixième roman de Gaspard Kœnig, philosophe, essayiste et romancier, fondateur en 2013 d’un laboratoire d’idées qui entend « réinventer le libéralisme au XXIe siècle », l’un des protagonistes d’Humus (L’Observatoire, 2023, prix Interallié), un agronome spécialiste des vers de terre.
Mais derrière ces velléités toujours louables de résistance et d’autonomie, la réalité frappe fort : le climat se réchauffe, quelle qu’en soit la cause, et les précipitations se font plus rares. Conséquence : la source de Saint-Firmin ne peut plus répondre aux besoins des habitants du village. Une nouvelle réalité qui viendra exacerber les tensions déjà existantes.
Une préfète amoureuse, une naturopathe bouddhiste — y en a-t-il d’autres ? —, un éleveur de brebis, géant poète et mélancolique : tous les Saint-Firminois sont aux abois. Tous, hormis peut-être Salim, un « collapso » qui se prépare depuis des années pour l’inévitable effondrement et qui salive de bonheur en pensant à ce qui s’en vient. Le jeune homme votait « secrètement à droite pour accélérer le processus de surexploitation des ressources qui devait conduire au point de rupture » tout en militant à l’extrême gauche « pour créer les conditions politiques du chaos ».
Seule au milieu de cette crise, Maria en vient à se demander si elle ne finira pas comme Ceausescu — c’est-à-dire devant un peloton d’exécution…
Bien qu’il semble porté par les idées fortes de son auteur, qui pourraient vite le faire tomber dans la catégorie toujours suspecte des romans à thèse, Aqua est une œuvre à la fois vive et complexe qui s’interroge sur notre rapport à la crise climatique et au vivre-ensemble.
Car tout devient fluide chez Gaspard Kœnig, romancier habile et bon portraitiste, qui semble puiser autant chez Balzac que chez Houellebecq, et qui nous pousse à regarder autour de nous les forces qui s’agitent et qui nous constituent : l’air, la terre, l’eau, le pouvoir. Tout est lié.
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.






