Tout lire sur: Revue Les Libraires
Source du texte: Lecture

Il y a deux ans paraissait ma première chronique. Dans « Ce que peut l’essai », j’essayais de me donner la ligne directrice suivante : entre les « bavardages incessants » et les « grands silences apeurés », trouver des livres qui évitent ces deux écueils. Au moment de regarder dans le rétroviseur, je me rends compte que j’ai oublié l’essentiel : vers où pointe cette ligne directrice.
Cartographie des lignes
C’est en cherchant une réponse que j’ai plongé dans le cours de Gilles Deleuze, paru aux Éditions de Minuit, Sur les lignes de vie. Dans ce livre, nous assistons aux séances du 27 mai et du 3 juin 1980 dispensées à Vincennes avec, en appendices, la séance du 15 février 1977.
Dans ces cours, Deleuze a la voix — on le sent dans la retranscription — tremblante et incertaine. On y lit une pensée en mouvement et empreinte de doute. Comme il n’écrivait pas ses cours, j’y ai découvert une oralité déroutante par la spontanéité des questions qui lui étaient posées et par la franchise des réponses qu’il donnait à son auditoire.
Dans le cours du 27 mai, il développe l’idée que nos vies sont traversées par quatre types de « lignes ». Il y a, d’abord, celles de « segmentation » qui cadrent nos vies et regroupent les individus, de manière souvent binaire. Par exemple, « travailleur — non-travailleur ». Ensuite, il y a les « lignes souples » où les changements se font par « petites fêlures » ou « cassures ». Ces lignes se font de manière subtile et fragile entre les grandes lignes de segmentarité. Pour illustrer l’enchevêtrement, s’il y a une ligne « travailleur — non-travailleur » dans notre société, ces lignes, plus évolutives et fragiles, permettent de voir et de comprendre qu’il y a plusieurs manières d’être, par exemple, « non-travailleur » (études, chômage, héritier, etc.). Le troisième type de lignes est celui des « lignes de fuites »: « Je veux dire : c’est sur les lignes de fuite qu’on crée, parce que c’est sur les lignes de fuite qu’on n’a plus de certitude, lesquelles certitudes se sont écroulées. » Ces lignes peuvent être de véritables vecteurs de vie, mais Deleuze a la lucidité d’y voir aussi le risque, c’est-à-dire qu’elles tournent en des « lignes d’abolition ». Quand la ligne de fuite tourne en rond, perpétuellement, en oubliant son objet ou son but, elle risque de devenir une « ligne de mort » pour soi ou pour les autres.
Ce qui m’a le plus marqué en lisant ces quelques pages du cours de Deleuze, c’est de voir jusqu’à quel point les lignes de mort se sont multipliées depuis deux ans. Je n’arrive plus à recenser les choix politiques et sociaux menant à la précarisation de populations déjà vulnérables, donc à un risque accru de morts prématurées, ou à des attaques frontales contre l’État de droit. L’exemple le plus patent reste la destruction de l’environnement. Cette inconséquence débouche dans ce qu’il nomme une « entreprise suicidaire » pour l’humanité et elle explique, si on pousse l’analyse deleuzienne jusqu’au bout, la montée des régimes fascistes un peu partout dans le monde. Elle explique, mais elle ne dit pas ce que nous pouvons faire ou changer…
Désirer
C’est dans la correspondance entre Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon, Architectures de la joie, que j’ai trouvé des points de résistance à ces lignes d’abolition et mortifères qui pullulent en ce moment au sein de nos démocraties. Comme lecteur, j’ai trouvé dans ce livre un souffle et un désir d’actions, concrètes et positives, qui me manquaient depuis quelques textes : « Désirer, c’est se dé-sidérer. Sortir de la sidération, de l’immobilité peureuse qui nous empêche de vivre. » Or, créer nécessite de sortir de la sidération que nous avons toutes et tous vis-à-vis des décisions politiques qui n’ont que faire de la perpétuation des conditions nécessaires de la vie sur terre. Il est d’ailleurs difficile de ne pas voir dans cette amitié, qui se construit lettre par lettre, une ligne de fuite, une recherche d’ailleurs pour agir. C’est cela que nous avons cruellement besoin d’inventer aujourd’hui.
Comment arriver à ne pas faire de cette fuite une ligne d’abolition? En la tendant vers la joie : « Pour Spinoza, l’enjeu central de la vie est de devenir capable de nouvelles choses, avec d’autres. Le nom qu’il donne à ce processus est la joie. » Dans Architectures de la joie, on assiste à la manière dont les échanges ébranlent les deux interlocuteurs, donc les transforment graduellement : « Spinoza — encore lui — écrit que certaines rencontres constituent un obstacle et diminuent notre puissance d’agir. Elles génèrent alors de la tristesse. Mais, quand les rencontres permettent d’augmenter notre puissance d’exister, elles créent de la joie. »
Un sourire au coin
Quel est le nom de cette ligne que j’essaie, non sans tâtonnement, de tracer depuis deux ans? J’oserais dire une « ligne de joie ». Or, cette idée me vient moins, pour être sincère, du contenu des deux livres que du sentiment qui est né en moi durant leur lecture.
Relire mes premières chroniques, en plus d’être un exercice d’humilité et de remise en question, m’a permis de voir que j’ai perdu une forme d’innocence depuis février 2024. J’ai tellement voulu écrire, malgré le fait que j’étais terrifié devant la marche du monde, que je pense avoir accompagné et amplifié le bruit ambiant.
Si le livre d’Anaïs Barbeau-Lavalette et de Steve Gagnon m’a rappelé la force de l’émerveillement et le pouvoir des amitiés sincères, lire le cours de Gilles Deleuze m’a interpellé autrement. Le lisant, le voyant répondre sans détour aux questions de son auditoire, je l’imaginais souriant. Pas un sourire paternaliste ou condescendant, mais celui malicieux du philosophe qui sait qu’on pense pour brasser la cage. Ce sourire, c’est celui de la joie.
Cette chronique n’est pas un cours à Vincennes. Elle se veut davantage une lettre, aussi joyeuse qu’ouverte, mettant à votre disposition les essais qui me semblent essentiels pour comprendre notre monde aujourd’hui. Et, malheureusement, vous ne pouvez pas me voir sourire en ce moment.
Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard






