Depuis 2005, à Budapest, sur les bords du Danube, on peut buter sur une série de chaussures en bronze. Un mémorial qui rappelle les milliers de victimes — surtout juives — assassinées par les miliciens des Croix-Fléchées pendant leur court règne de terreur à l’hiver 1944-1945.
Pris en étau entre les nazis et l’Armée rouge, le gouvernement hongrois en déroute avait cédé le pouvoir à ce parti politique « hungariste », fasciste, proallemand et férocement antisémite.
L’ivresse de la violence, troisième roman, troublant, de Gábor Zoltán, écrivain hongrois né en 1960, immerge les lecteurs dans la violence commise par les gens « normaux » qui ont participé à ces exactions.
Renner, un catholique de 30 ans, est propriétaire d’une fabrique métallurgique de Budapest. Marié à une Juive, père d’une fillette, il emploie dans sa fabrique plusieurs personnes qu’il sait être juives, munies de faux papiers, pour essayer de les rendre invisibles.
Mais la chance n’aura qu’un temps. Arrêté par la milice des Croix-Fléchées, battu et torturé, il est forcé de collaborer avec elle, dans l’espoir de sauver la vie de sa femme et de sa maîtresse, arrêtées avec lui, ainsi que de protéger sa fille et sa mère, toujours en sécurité. Avait-il seulement le choix ? Son seul espoir réside dans l’avancée de l’armée soviétique qui assiège déjà Budapest — et qui va finir par libérer la ville le 13 février 1945.
De façon souvent crue, Gábor Zoltán s’attache au point de vue des bourreaux « ordinaires » durant ces quelques semaines de terreur frénétique. Ceux qui traquent les Juifs qui restent encore en ville ainsi que leurs protecteurs, qui arrachent quand ils le peuvent les couronnes et les plombages en or de leur bouche, qui s’approprient appartements et maisons. Ceux qui agissent selon « la méthode éprouvée des vingt minutes de souffrance minimum par personne », pratiquent les viols collectifs et les tortures à caractère sexuel, avant de mener leurs proies vers une fosse commune ou les rives du Danube pour une « baignade ».
Bientôt, tout ce beau monde, ceux « qui fêtaient, pantelants, les nazis et les Allemands […] vont mettre sur pied le parti communiste local », écrivait Sándor Márai dans son Journal de 1945, espérant ainsi passer sous le radar avant d’être avalés par l’Histoire.
Paru en Hongrie en 2016, L’ivresse de la violence (Orgia, en hongrois) cherche à exhumer avec audace et courage la mémoire brumeuse du fascisme hongrois, mais il peut aussi être lu dans un contexte politique contemporain. Pour Gábor Zoltán, qui a grandi dans Városmajor, le quartier où se sont déroulés les massacres qu’il décrit, c’était une manière de réagir au climat politique hongrois de la décennie 2010, marquée par la mainmise du régime de Viktor Orbán sur la Hongrie.
Le roman, on l’imagine, lui a valu des attaques de la part de certains milieux conservateurs ou nationalistes, qui l’accusent de faire de la littérature de provocation et de présenter une image trop noire de la société hongroise — en somme, de « salir la nation ». On pourra y voir une mise en garde contre le retour de discours autoritaires ou nationalistes. Mais les faits sur lesquels le romancier s’appuie sont incontestables.
Par cette plongée en plein cœur de la mécanique terriblement floue d’une tuerie de masse, le romancier hongrois a tenté de rendre compréhensibles des comportements jugés à l’époque « terribles », « incompréhensibles » ou « inexplicables ». Pour plusieurs Hongrois, c’est encore de la mémoire vive.
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