Source : Le Devoir
Il y a, chez Donald Trump, quelque chose du bonimenteur, du producteur et du prédateur médiatique. On l’a vu le 28 février 2025, lorsqu’il a humilié publiquement le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, dans le Bureau ovale, concluant l’échange devant les caméras par cette remarque glaciale : « Ça va faire de la bonne télévision. » Dans Armes de distraction massive, Philippe Corbé explore cette mécanique déroutante et montre comment, aux États-Unis, le spectacle s’est peu à peu transformé en véritable méthode de gouvernement.
Longtemps correspondant aux États-Unis, et ancien directeur de l’information de France Inter maintenant chez France Télévisions, Philippe Corbé s’est imposé comme l’un des observateurs français de la vie politique américaine les plus attentifs. Après Trumpitudes et turpitudes (Grasset, 2018), puis Roy Cohn. L’avocat du diable (Grasset, 2020), saisissant portrait du mentor de Donald Trump, il prolonge avec Armes de distraction massive son exploration d’un phénomène politique qui dépasse largement la seule figure de l’ancien magnat new-yorkais.
Le livre repose sur une idée simple. Trump gouverne autant en captant l’attention qu’en exerçant réellement le pouvoir. Chez lui, chaque décision, chaque déclaration, chaque geste s’inscrit dans une dramaturgie permanente. L’ancien animateur de téléréalité applique à la politique les règles du spectacle : provoquer, saturer l’espace médiatique, imposer son récit avant même que les faits ne soient discutés. Dans cette logique, l’événement compte finalement moins que l’histoire que l’on en raconte.
L’auteur montre ainsi comment le trumpisme s’est construit au fil des décennies, mêlant culture des tabloïds new-yorkais, réflexes de télévision et instinct aigu de la mise en scène. Des premières apparitions du milliardaire en couverture des magazines dans les années 1980 à la présidence transformée en véritable plateau de télévision, son ascension apparaît comme le produit d’une époque où la visibilité tient lieu de légitimité. Dans cet univers dominé par l’image, la politique devient une succession de scènes destinées à capter l’attention collective.
La recette trumpienne
L’essai n’ignore pas pour autant la dimension idéologique du phénomène. Derrière le tumulte médiatique, Corbé décèle une stratégie plus structurée, portée notamment par l’influent conseiller Stephen Miller : étendre au maximum les pouvoirs présidentiels, bousculer les institutions et tester les limites de la Constitution américaine. Le vacarme des polémiques, suggère l’auteur, agit comme un écran de fumée derrière lequel se déploie un projet de transformation du pouvoir.
La singularité de l’ouvrage tient aussi à son écriture, ancrée dans un journalisme de terrain. Rédigé à la première personne, nourri de scènes observées et de souvenirs de reportage, Armes de distraction massive progresse en courts chapitres incisifs, presque cinématographiques. Philippe Corbé y entremêle analyse politique et récit de vie avec un sens aigu du détail révélateur. L’ensemble se lit comme une chronique de l’ère trumpienne, précise et ironique, que traverse par moments une sourde inquiétude.
L’essai esquisse le portrait d’un système où l’attention est devenue la ressource la plus précieuse. Trump, pur produit de la culture médiatique américaine, en serait l’expression la plus accomplie. Une question demeure. Le phénomène relève-t-il d’une parenthèse politique ou du symptôme d’une démocratie entrée dans l’ère de la mise en scène permanente ? Philippe Corbé ne tranche pas. Mais son diagnostic est limpide et met au jour les ressorts d’un pouvoir désormais dominé par le spectacle.
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