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Yann Martel : Une épopée homérique à hauteur d’homme

 

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Yann Martel : Une épopée homérique à hauteur d’homme

Un poème antique longtemps perdu refait surface dans une bibliothèque d’Oxford et, avec lui, la guerre de Troie change de perspective. Dans Fils de personne, Yann Martel quitte les héros et les demi-dieux pour suivre Psoas de Midea, « fils de personne » qui ose défier les puissants. Le roman propose ainsi une relecture de ce siège légendaire à travers deux destins ordinaires, ceux d’un soldat anonyme et d’un chercheur contemporain qui se répondent à travers les siècles.

À chaque nouveau livre, Yann Martel dit éprouver le même vertige. « C’est enivrant. On passe des années en solitude à écrire », confie-t-il au bout du fil. Il évoque son « petit studio » à l’arrière de la maison, à Saskatoon, pièce lumineuse où il travaille des mois durant, presque à l’écart du monde. Puis vient le moment d’en sortir, de confronter le texte aux regards. « Des lecteurs, des libraires, des journalistes. » Pour lui, l’écriture commence dans le retrait, mais s’accomplit dans la rencontre. « Ce n’est pas une question d’être aimé, mais d’être lu. »

C’est aussi dans le retrait qu’il a rencontré Homère. L’auteur de L’histoire de Pi a découvert L’Iliade et L’Odyssée tardivement, seul face au récit. Il s’attendait à un monument figé par le prestige scolaire; il y a trouvé une œuvre « fulgurante », d’une modernité saisissante. « On parle de la guerre de Troie, mais ce n’était pas vraiment une guerre, c’était un siège. » Dix années face à une muraille, à laisser fermenter la colère et l’attente, une expérience qui lui évoque autant l’immobilité absurde d’En attendant Godot de Samuel Beckett que l’enfermement des tranchées dans À l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque.

Même les débats sur l’héroïsme lui paraissent d’une troublante actualité. Pourquoi consentir à mourir jeune pour que son nom survive dans les chants et les mémoires? Pourquoi échanger une existence tangible — une famille, des années vécues — contre la promesse abstraite d’une gloire immortelle? Derrière la bravoure chantée par l’épopée, Yann Martel perçoit une question plus intime et plus troublante sur l’ambition et la vanité. Sous l’éclat des exploits, il perçoit le doute. Une tension, dit-il, qui ne cesse de le hanter.

Au cœur du roman, un universitaire canadien, Harlow Donne, exhume les fragments d’un texte antique, réapparus trente siècles plus tard. Tandis qu’il en recompose les vers, sa propre existence se fissure. Parti à Oxford, loin de sa femme et de sa fille — prénommée Hélène, écho discret à l’héroïne mythique —, il s’éloigne sans savoir qu’il ne reverra plus sa fille. « Dans les deux cas, il y a la perte d’un enfant. Chez Homère, ce n’est pas central, mais il y a le sacrifice d’Iphigénie qui permet aux Grecs de prendre la mer », observe l’écrivain. « Aujourd’hui encore, la mort d’un enfant est sans doute la plus grande tragédie qu’on puisse concevoir. »

La résonance entre le mythe et le présent traverse aussi l’architecture du livre. La forme ambitieuse du texte, qui se démarque nettement de ses opus précédents, épouse ce dédoublement. En haut de page, des vers libres renouent avec le souffle d’Homère. En bas, des notes où Harlow fait entendre une parole inquiète, parfois ironique. « Les vers me permettaient de retrouver le rythme de l’épopée, tandis que les notes introduisent un discours inscrit dans notre époque », explique Yann Martel.

La figure fictive de Psoas incarne justement cette conviction. Là où Homère glorifie rois et chefs de guerre, Yann Martel choisit un homme du peuple. Dans cette version réinventée du mythe, le roturier aide Ménélas à retrouver son épouse, mais surtout il en devient le point névralgique. L’Histoire n’est plus racontée depuis le sommet, mais depuis la base.

Le parallèle se prolonge dans la trajectoire de l’universitaire. « Le “siège” d’Harlow, ce n’est pas une armée devant des murailles, c’est un couple qui ne s’entend plus », explique l’auteur de 62 ans. Il évoque « une sorte de Deuxième Guerre mondiale écrite en tout petit » pour rendre l’intensité d’un conflit d’ordre personnel. Comme dans les grandes guerres, il n’y a pas de véritable vainqueur, chacun en sort amoindri. « La bataille se joue à huis clos, dans les silences, les reproches contenus, les absences. Une violence sourde, presque invisible, avec laquelle il faut pourtant continuer à vivre. »

Mais derrière le drame familial affleure une interrogation plus vaste. Qu’est-ce qu’on fait avec le malheur et la tristesse? Comment construit-on un sens à sa vie quand quelque chose s’est brisé? « Dans l’épopée collective comme dans la sphère privée, il s’agit d’apprendre à traverser les pertes sans se perdre soi-même », affirme-t-il.

Avec Psoas, le livre prend une dimension politique, presque militante. En plaçant au centre un personnage sans titre ni lignée, Yann Martel place son opus dans une réflexion sur l’égalité. Il souligne que nos démocraties, malgré leurs imperfections, reposent sur un principe simple : de nos jours, nous sommes censés être tous égaux.

« Les milliardaires et les puissants d’aujourd’hui, Jeff Bezos et compagnie, font comme si nous n’existions pas. Il faut les rabaisser, au sens de les ramener à hauteur d’homme, leur rappeler qu’ils ne sont ni au-dessus des autres ni en dehors du monde commun. »

Ainsi Fils de personne ne se contente pas de revisiter la guerre de Troie. Il met à l’épreuve notre rapport à la grandeur, au pouvoir, à la gloire. Et rappelle qu’aujourd’hui les trames les plus justes sont peut-être celles qui redonnent une voix aux gens ordinaires. « J’avais envie de sortir de la logique des grands noms, des grandes figures », dit-il. « On connaît Achille, Hector, Hélène, Pâris, Agamemnon, Ménélas, Ulysse. Mais les milliers d’autres hommes qui combattaient à leurs côtés sont restés sans identité. Pourtant, ils étaient là eux aussi. »

En inventant Psoas, Yann Martel ne cherche ni à rivaliser avec Homère ni à s’imposer face à lui, mais à éclairer ce que le grand poème épique laisse dans l’ombre. Le geste est autant littéraire qu’intérieur. « Je ne remplace pas l’épopée, je la regarde autrement », dit-il.

Dans ce choix affleure une affirmation très actuelle, la possibilité de dire « moi aussi, je compte ». Cette phrase traverse tout le livre, du poème antique aux notes d’Harlow, comme une pulsation souterraine. Elle montre que l’histoire ne se résume pas aux noms gravés dans la pierre, mais qu’elle se trame aussi dans la vie de ceux qu’elle tient à l’écart.

Photo : © Tammy Zdunich

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