On a connu Arundhati Roy avec Le dieu des petits riens (Gallimard, 1998), un premier roman qui lui a valu en 1997 le prix Booker et un succès mondial immense. La romancière, essayiste et activiste indienne avait 36 ans lorsqu’elle a fait paraître ce roman fragmenté et poétique racontant l’histoire de jumeaux, Estha et Rahel, qui grandissent dans une famille syrienne chrétienne du Kerala, l’intrigue alternant entre leur enfance dans les années 1960 et leur vie d’adultes marquée par un traumatisme profond.
On la retrouve aujourd’hui avec Mon refuge et mon orage (Mother Mary Comes to Me, dans la version originale anglaise), un récit qui vient éclairer la dimension autobiographique de ce roman qui lui avait valu, à l’époque, autant de reconnaissance que de haine en Inde. On découvre une vie dominée par la figure maternelle, adorée et crainte à la fois, son refuge et son orage.
Une mère à la personnalité puissante, Mary Roy, une ogresse et un tyran portant le sari, une sorte de légende sans douceur pour ses enfants, qui a fondé toute seule une école dans une petite ville « étouffante » du sud de l’Inde. Une institution qu’elle a dirigée pendant des décennies avec « son excentricité, sa bonté radicale, son courage militant, sa brutalité, sa générosité, sa cruauté, sa tyrannie, son sens des affaires, ses humeurs sauvages et imprévisibles ».
Une femme capable de dire à son fils, par exemple : « Tu es laid et stupide. À ta place, je me suiciderais. » Et on comprend que c’est sa mort, en 2022, qui a permis à Arundhati Roy d’entreprendre l’écriture de cette autobiographie qu’elle nous livre sans fard, sur un air des Beatles, avec le talent de conteuse qu’on lui connaît.
Elle nous raconte son enfance à la fois libre et rigide au sein d’une famille chrétienne de rite syriaque. Le divorce de ses parents lorsqu’elle avait 2 ans (elle ne reverra pas son père alcoolique pendant vingt ans). Sa vie dans l’école de sa mère, dont elle garde l’impression, raconte-t-elle, « d’avoir grandi dans une secte ». Ses années d’études en architecture à Delhi, où elle a côtoyé mendiants et vagabonds et vécu de peu, « comme un oiseau sur la branche ». Le cinéma et sa rencontre avec le réalisateur, qui deviendra son mari, son travail d’actrice, puis de scénariste pour le cinéma et la télévision.
Autant de jalons qui vont la mener vers l’écriture d’un livre « obstinément visuel, mais inadaptable en film », Le dieu des petits riens, qui va changer sa vie et celle des gens autour d’elle. « Être une écrivaine célèbre et désormais riche dans un pays de gens très pauvres, dont la plupart ne savent pas lire ou ne lisent pas de livres, était troublant. »
On découvre sans surprise à travers ces pages une femme libre, indomptée, éprise de justice, qui ne cache rien des hauts et les bas qui ont forgé son caractère et nourri son imaginaire. Une liberté et un courage qui ont valu à Arundhati Roy sa part d’ennuis au fil des ans.
Elle ne cache ainsi rien de son opposition publique au nationalisme hindou et à certaines politiques du gouvernement, de sa critique des essais nucléaires indiens de 1998 (voir notamment les essais de Mon cœur séditieux, Gallimard, 2020), ni de ses nombreuses prises de position à propos du conflit au Cachemire.
Hommage clair-obscur à sa mère, Mon refuge et mon orage raconte surtout la naissance d’une écrivaine et de son combat contre elle-même pour demeurer libre.
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