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La « langue qui marche » de Joséphine Bacon

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À l’intérieur du hall lumineux du pavillon Judith-Jasmin de l’UQAM, Joséphine Bacon accueille avec un large sourire qui éclaire son regard. Aînée en résidence pour les premiers peuples, elle y accompagne et soutient les membres de la communauté étudiante autochtone, attentive aux trajectoires et aux récits qui s’y croisent.

À 78 ans, la poète et cinéaste innue de Pessamit n’a rien perdu de cette voix qui porte, douce et précise. Son dernier livre n’est ni tout à fait une autobiographie ni un simple recueil de souvenirs. C’est un livre de gratitude, adressé à celles et ceux qui ont jalonné sa route et contribué à la façonner.

À un moment donné, tu t’arrêtes dans ta vie… puis tu penses à tous ces gens que tu as rencontrés, qui ont fait que ton existence soit celle qu’elle est aujourd’hui, confie-t-elle en entrevue.

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Et ce n’est pas un hasard si le titre renvoie à ces rencontres, autant de vertèbres formant une colonne invisible qui soutient l’existence. Il y a les amis, porteurs d’espérance, l’amour infini de son grand-père Nimushum, puis un trio d’anthropologues, auprès desquels elle a retrouvé les mots de ses ancêtres.

Car au cœur de son œuvre, sa langue, l’innu-aimun, est bien plus qu’un simple outil linguistique. Elle est un territoire vivant, un organisme en mouvement, l’ADN d’un peuple longtemps nomade.

La langue qui marche… le vocabulaire se renouvelle continuellement. Mais quand tu restes assis, comme je l’ai été enfant au pensionnat coincée entre quatre murs, tu apprends toujours les mêmes mots d’une langue étrangère, sans horizon.

Une couverture de livre posée sur une table à l'intérieur d'un édifice.

L’opus, construit selon une progression chronologique, est ponctué de poèmes de Joséphine Bacon, tant inédits qu’extraits de publications antérieures.

Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Née dans le Nutshimit, arrachée à son territoire pour être envoyée de force dans un pensionnat qui la coupe de sa culture, Joséphine Bacon trouve plus tard à Montréal un nouveau point d’ancrage comme assistante de recherche et interprète.

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Pendant des décennies, elle enregistre les aînés, recueille leurs récits et leurs savoirs. Aux côtés des anthropologues Rémi Savard, Sylvie Vincent et José Mailhot, elle apprend non seulement à traduire, mais à comprendre en profondeur ce qui lui avait été en partie retiré. Ils m’ont donné les trois premières vertèbres solides de mon identité.

Ce patient travail de collecte et de transmission se heurte aujourd’hui à l’érosion des langues autochtones. L’innu-aimun n’y échappe pas, voyant son nombre de locuteurs diminuer d’année en année, déplore la poète. Elle ne cache pas son inquiétude. S’il n’y a plus d’innu-aimun, ce serait comme s’éteindre. Je ne peux pas m’y résoudre.

Et pourtant, l’espoir persiste, tenace, dans les gestes les plus simples du quotidien. Il surgit dans ces instants où la langue se transmet encore, vivante, d’une génération à l’autre, parmi les communautés innues. Quand je vois un enfant parler l’innu-aimun, je ris de bonheur. Parce que c’est trop beau.

Le livre est aussi traversé par une conscience aiguë de la fragilité du vivant. Joséphine Bacon y évoque la disparition des caribous à travers le regard et la sagesse des anciens, où le rapport à l’animal relève d’un équilibre spirituel autant que matériel.

C’est à lui, Papakassikᵘ [le maître du caribou chez les Innus, NDLR], qu’on demande la permission de trouver la harde, écrit-elle, rappelant une relation au monde fondée sur le respect et la réciprocité.

J’espère que Papakassikᵘ a rappelé l’animal pour qu’il se remultiplie, dit-elle. Il ne ferait pas disparaître ses enfants. C’est sûr et certain.

Le caribou déserte nos sentiers
le souffle de Nutineteu
puissant du temps
nous emprisonne
Apu tat Atikᵘ
Nutineteu
pitukamit
tshikanuenimikunan
.

Une citation de Extrait de « Les vertèbres de Joséphine » (éditions Mémoire d’encrier)

Elle rapporte ainsi les paroles d’un Innu de Nutashkuan, communauté autrefois grande consommatrice de porc-épic, qui a vu l’animal disparaître progressivement du territoire. Il m’avait dit que la bête avait été rappelée par son maître pour se multiplier avant de revenir.

Une manière de dire que la nature obéit à des cycles que l’homme peine encore à saisir.

Si Les vertèbres de Joséphine est un livre de gratitude, il est aussi traversé par des rencontres marquantes. Parmi elles, celle du cinéaste Gilles Carle, qu’elle croise en 1969 par l’entremise d’Alanis Obomsawin. En innu-aimun, les cinéastes sont appelés kamatau-piku taht, des faiseurs de choses étranges, une façon d’évoquer, déjà, le pouvoir singulier des images et du récit.

Nous sommes ensuite devenus de grands amis jusqu’à sa mort en 2009. Il avait une conscience aiguë des réalités autochtones, peut-être parce qu’il avait lui-même un peu de sang indien.

À l’époque, le réalisateur de Red cherchait quelqu’un pour initier Daniel Pilon à l’innu-aimun, lui qui devait incarner un personnage métis, se souvient-elle. Joséphine Bacon rejoint alors le tournage afin de l’accompagner et d’en affiner la prononciation. Dans tous les films de Gilles Carle, il y a un personnage autochtone. C’était important pour lui.

Le cinéma s’impose alors comme une autre voie d’expression. Joséphine Bacon participe à plusieurs documentaires (Je m’appelle humain), explorant une forme de narration ancrée dans la mémoire, mais aussi traversée par un esprit d’indépendance.

Quelques années plus tard, elle se retrouve sous les projecteurs en devenant lauréate d’un concours de l’Office national du film du Canada, qui lance un programme destiné aux cinéastes autochtones. Elle en sera la première participante.

Tout le monde s’attendait à ce que je réalise un film sur les miens… alors je me suis dit que j’allais faire un film sur un Blanc. C’était un beau pied de nez, raconte-t-elle dans l’ouvrage. Un geste qui affirme très tôt une liberté de ton et de regard. J’ai toujours été un peu désobéissante, lâche-t-elle avec un sourire en coin.

Ces croisements entre arts, disciplines et cultures irriguent une œuvre profondément hybride, à l’image de son parcours. C’est dans ce même esprit de dialogue que s’inscrit l’écriture du livre. L’ouvrage est ainsi le fruit d’un long compagnonnage avec son amie Laure Morali, née en Bretagne, en France, et installée à Montréal, nourri par huit années d’écoute et de travail partagé.

Elle y joue un rôle déterminant, recueillant, structurant et façonnant la parole de Joséphine Bacon. Elle a eu l’idée d’effacer les questions, pour laisser place à une parole directe, pour que la personne qui lit se sente comme si je lui racontais à elle-même.

Ce dispositif donne au texte une belle proximité. On y entend la voix de la poète innue dans toute sa musicalité, sa simplicité et sa profondeur apparentes. Je suis devenue l’aînée qu’on enregistre… et Laure, l’anthropologue qui met en forme, dit-elle.

150 ans de paternalisme

L’entretien se déroule à l’ombre d’un anniversaire lourd de sens : les 150 ans de la Loi sur les Indiens. Héritière directe de l’Acte des Sauvages, cette loi visait explicitement l’assimilation des peuples autochtones. Mais Joséphine Bacon refuse de s’y laisser enfermer.

La Loi sur les Indiens ne m’a pas vraiment accompagnée. J’existais sans elle, souligne-t-elle. Avant d’ajouter, Je suis libre. Dans mon écriture.

Cette liberté, elle la revendique comme une valeur fondamentale, loin des carcans juridiques et des assignations identitaires. Elle ne nie pas la complexité du présent –Il y a des choses là-dedans qui restent correctes aujourd’hui – mais pointe ce qu’elle réformerait sans hésiter : Le paternalisme.

Dans ce rapport critique à la loi s’inscrit aussi une réappropriation du langage. Le mot sauvage, autrefois stigmatisant, devient sous sa plume un étendard. Avec le poète José Acquelin, elle a signé en 2011 Nous sommes tous des sauvages, retournant l’insulte en revendication.

Aujourd’hui, être sauvage, c’est être libre. Il y a 50 ans, c’était péjoratif. Maintenant, on peut changer ce mot en quelque chose de positif.

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un récit de vie, Les vertèbres de Joséphine n’est pas un livre nostalgique. Non, je regarde ça comme une mémoire, un héritage, mais pas comme une nostalgie.

La nuance est, selon elle, essentielle. Il ne s’agit pas de regretter un monde disparu, mais de transmettre ce qui demeure, les liens, les mots, les gestes.

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Nutineteu

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Apu tat Atikᵘ

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Nutineteu

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Les vertèbres de Joséphine

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Red

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Je m’appelle humain

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Nous sommes tous des sauvages

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Les vertèbres de Joséphine

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