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«L’éveil»: l’ère de la perte

 

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En janvier 2019, l’Américaine Elizabeth Rush, 35 ans, atterrit à Punta Arenas, à la pointe sud du Chili, avant de s’embarquer pour trois mois sur le Palmer, un navire océanographique brise-glace.

En tant qu’ « artiste au service de la recherche scientifique », elle aura pour tâche d’accompagner en Antarctique une équipe internationale de scientifiques — biologistes, océanographes, sédimentologues — qui auront pour mission, pendant l’été austral, d’étudier les effets des changements climatiques sur l’immense glacier Thwaites.

Cette année-là, il était estimé que le glacier allait perdre 50 milliards de tonnes de glace. Un processus que les glaciologues appellent « vêlage », comme la mise bas des vaches. Sauf que le glacier, gigantesque paroi blanche qui fait penser au mur de glace dans Game of Thrones, produit des icebergs qui, en fondant dans l’océan, risquent fort, au cours des prochaines décennies, d’élever le niveau de la mer.

Bien sûr, les glaciers croissent et décroissent depuis toujours. C’est « comme un cœur qui bat », une sorte de pouls planétaire, explique à Elizabeth Rush l’un des scientifiques à bord. Mais l’étendue et l’accélération du phénomène, liées au réchauffement climatique, laissent craindre le pire. Une réalité inquiétante qui vient ébranler son projet de maternité, mis sur la glace (si on peut dire) le temps de sa participation à l’expédition scientifique. Et à 35 ans, Elizabeth Rush commence à éprouver une certaine urgence, ayant atteint l’âge où elle va connaître ce que sa gynécologue appelle sans cligner des yeux une « grossesse gériatrique ».

Mais dans un tel contexte climatique planétaire, on comprend aussi que les questions fusent. Quel est l’impact climatique de son désir d’enfant ? Ne pas avoir d’enfant est-il plus efficace pour réduire son empreinte carbone que de renoncer à la voiture ou de recycler ses déchets ?

Mais avant qu’elle s’embarque, d’autres angoisses, peut-être plus terre à terre, agitent la jeune femme, surtout stressée d’avoir à partager une cabine avec une inconnue pendant trois mois ou de traverser le terrible détroit de Drake. Sans oublier cette angoisse peut-être plus grande encore pour une écrivaine : « Le fait d’avoir un enfant m’empêchera-t-il de me retrouver seule avec moi-même ? »

Elle nous raconte tout cela dans L’éveil (sous-titré Aux confins du monde, pour cultiver l’espoir), le récit hybride et immersif qu’elle a tiré de cette expérience, chronique d’une mort annoncée faite d’allers-retours temporels, bien consciente des deux désirs contradictoires qui l’animent : « Observer la désintégration du dernier continent et donner la vie. »

Mêlant habilement histoires de maternité et de recul glaciaire, de recherche scientifique et de réchauffement climatique, l’autrice, qui avait déjà exploré certaines de ces questions dans son premier livre (Rising, non traduit en français, finaliste aux États-Unis du Pulitzer de non-fiction en 2019), a aussi mené des entrevues avec des membres d’équipage, des chercheurs, des marins et des cuisiniers, les interrogeant sur leurs motivations à quitter leur famille pendant des mois pour aller se geler les billes au bout du monde.

Si, comme l’écrit l’autrice, qui ne pèche pas par optimisme, « nous vivons à l’ère de la perte », peut-être que l’idée de communauté — comme celle qu’ont formée les passagers du Palmer secoués par l’océan austral — nous permettra de mieux aborder l’inévitable.

Un récit peut-être parfois un peu long, bourré d’informations littéraires et scientifiques bien amenées, mais c’est un temps long qui fait écho à cette croisière hors norme, un peu hors du temps.

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Titre: L’éveil

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