Image

La Havane nostalgique de Leonardo Padura

 

Le Devoir Lire

Il est facile de croire que La Havane, surnommée « la perle des Caraïbes », a connu de meilleurs jours. Sa beauté déjà cabossée est marquée chaque jour par les pénuries d’essence et de biens alimentaires, au rythme des coupures de courant régulières et aléatoires. Alors même que toute l’île de Cuba traverse l’une des pires crises de son histoire, plus difficile peut-être que la terrible « période spéciale en temps de paix » de la décennie 1990, à la suite de l’effondrement du bloc soviétique.

Depuis 1991, Leonardo Padura fait de La Havane, ville qui a « l’âme à fleur de peau », le personnage principal de la plupart de ses romans. Considéré par plusieurs comme le plus grand écrivain cubain de sa génération — et certainement le plus lu dans le monde —, il a pratiqué aussi bien le roman noir, avec les dix titres mettant en vedette Mario Conde, de Passé parfait (2000) à Ouragans tropicaux (2022), que le roman historique, avec des incursions dans la Moscou des années 1960, l’Amsterdam du XVIIe siècle et la Barcelone de 1930.

De passage cette semaine à Montréal dans le cadre du festival littéraire Metropolis bleu, où il se verra remettre le « Premio Metropolis Azul », Leonardo Padura publie ce printemps Aller à La Havane, un livre dans lequel il se raconte à travers son rapport intime à la ville (écoles, quartiers, parcs, salles de cinéma), traversé d’extraits de ses romans évocateurs de La Havane. Un livre hommage à La Havane qu’il a toujours voulu écrire, raconte-t-il. Une sorte d’« exorcisme ».

Et le regard qu’il pose sur sa ville fait penser à cette phrase d’Ahmet Rasim qui ouvre l’Istanbul d’Orhan Pamuk : « La beauté d’un paysage réside dans sa tristesse. »

L’écrivain, qui habite Mantilla, un quartier périphérique de La Havane, dans la maison où il est né en 1955 et où il a grandi, aurait pu comme tant d’autres prendre la route de l’exil. Mais il a souvent expliqué qu’il ne pouvait envisager de vivre ailleurs que sur son île, donnant l’impression d’être accroché à La Havane, même au bord de l’effondrement, comme un coquillage à son rocher.

« Je pense que oui, reconnaît Leonardo Padura par écrit et en espagnol, quelques heures avant de s’envoler pour Montréal. Je suis accroché à La Havane par des racines très profondes. Des racines sentimentales, historiques, littéraires. Je dis toujours que plus qu’un écrivain cubain, je suis un écrivain havanais. »

Moins racoleur qu’un Pedro Juan Gutiérrez (Trilogie sale de La Havane), doté de plus d’amplitude et de profondeur, Leonardo Padura pose un regard sans concession sur la réalité cubaine et n’a jamais hésité à aborder de front, dans ses livres, certains tabous nationaux : les inégalités sociales, la criminalité, le racisme.

D’une crise à l’autre

Fils d’un petit commerçant devenu chauffeur d’autobus, Padura travaillera, après des études de littérature à l’université, comme journaliste dans un magazine culturel dont il sera plus tard congédié pour cause de « déviance idéologique ». Assigné à œuvrer dans un quotidien pour sa « rééducation » (le Juventud Rebelde, journal officiel de la Jeunesse communiste), il va dériver peu à peu vers la fiction, avant de devenir romancier à plein temps à l’aube de la quarantaine.

Pour lui, vivre et écrire à Cuba, c’est continuer à vivre auprès de ses nostalgies, de ses souvenirs et de ses frustrations, les deux pieds bien au chaud dans la matière première de ses livres. Ce fort sentiment d’appartenance à la ville est-il à ses yeux une chance ou une fatalité pour un écrivain ? « Cela peut comporter les deux aspects, dit-il. La chance, c’est d’avoir une ville qui vous parle, qui vous montre même ses hontes. La fatalité, c’est qu’elle vous laisse entrer, mais ne vous laisse pas sortir. »

Dans quelle mesure la crise « dévastatrice » des années 1990 a-t-elle changé la société cubaine ? « Je ne sais pas si c’est pour toujours, mais elle a changé beaucoup de choses, reconnaît l’écrivain. Elle nous a montré que nous étions très pauvres sans le savoir, et nous a procuré un grand sentiment de frustration qui s’est transformé en désenchantement et en de nombreux doutes par rapport à l’avenir… des doutes que l’avenir a dissipés de la pire des façons. »

Mais ces terribles années 1990, raconte-t-il, ont aussi été pour lui des années « formidablement fécondes », pendant lesquelles il s’est efforcé de construire tranquillement quelque chose tandis qu’autour de lui la ville s’écroulait. Comment explique-t-il ce qui ressemble à un paradoxe ? « Je ne l’explique pas. Je l’ai vécu, raconte Leonardo Padura. Alors que tout autour de moi devenait sombre, sale, pauvre, chez moi, j’écrivais. Parce qu’il manquait de tout : l’électricité, la nourriture, les transports. Mais soudain, nous avions ce qu’il y avait de plus précieux : nous avions du temps, et je l’ai employé à écrire. J’ai écrit comme un fou pour ne pas devenir fou. Et cela m’a beaucoup apporté. »

Une matière plus littéraire que la prospérité et la paix

On a parfois l’impression qu’un écrivain est une sorte de baromètre de sa ville, absorbant d’heure en heure les humeurs, l’énergie, les frustrations et le désespoir des habitants. Ce théâtre urbain chaotique représente-t-il un terreau fertile pour la littérature ? « Je crois que les crises, les tragédies, le chaos sont une matière bien plus littéraire que la prospérité et la paix. La littérature reflète les drames, et les drames sont mus par les conflits. Et dans une ville chaotique, les conflits sociaux et humains apparaissent de manière plus visible et plus propice à la fiction. »

S’étant fait à travers ses livres le témoin privilégié des changements sociaux qui ont touché la plus grosse île des Antilles, Leonardo Padura estime que le processus de dégradation s’est accéléré dans les dernières années. L’écrivain de 70 ans dit aujourd’hui ressentir, de plus en plus, une étrange sensation de décalage à La Havane.

Un sentiment lié à la disparition des lieux et des personnes, il est vrai, mais une « étrangéité » qu’il attribue aussi au recul du civisme et à la hausse de la criminalité au sein de la société cubaine — sans doute inévitables dans ces conditions.

« Un romancier est un réservoir de souvenirs », écrit-il dans Aller à La Havane, un livre imprégné d’un bout à l’autre, tout comme plusieurs de ses romans, d’un léger parfum de nostalgie. « J’ai toujours eu mes nostalgies, admet Leonardo Padura lorsqu’on le lui fait remarquer, mais il ne fait aucun doute qu’à un certain âge, le processus s’accélère, s’amplifie, devient plus pesant. »

[...] continuer la lecture sur Le Devoir.

Palmarès des livres au Québec