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«L’été de la pluie»: établir un dialogue cathartique avec les défunts

Source : Le Devoir

Arpenter les cimetières, lire les inscriptions sur les stèles, songer aux humains d’autres époques qui sommeillent éternellement sous ses pas constitue un exercice qui ravit Élise Turcotte. La mort s’affiche d’ailleurs comme un thème de prédilection dans l’œuvre de la lauréate du prestigieux prix Athanase-David. Elle est, avec le deuil, au cœur de son plus récent livre jeunesse, situé à mi-chemin entre l’album et la bédé romanesque, et inspiré par la découverte d’un cimetière familial ancien dans un boisé à proximité d’une maison de campagne où l’autrice a brièvement séjourné.

L’été de la pluie, imaginé aux heures les plus dévastatrices de la pandémie, met en scène une enfant, Alexina, dont la grand-mère est décédée et « qui ne sait pas comment se comporter avec le deuil », explique l’écrivaine. Pendant que son père et sa tante rénovent la maison de la défunte avant de la mettre en vente, la jeune fille repérera, comme sa créatrice, une menue nécropole et y rencontrera le spectre d’une fillette ayant vécu au XIXe siècle. Mary lui permettra de mieux comprendre la mort ainsi que d’accéder à ses propres émotions. « J’avais l’impression que c’était plutôt triste… mais quand j’écris des histoires tristes, finalement, c’est toujours lumineux. »

Or, la lumière ne s’immisce pas subrepticement dans l’écriture d’Élise Turcotte : « La lumière, c’est l’écriture, lance-t-elle. Car c’est écrire qui fait en sorte que quelque chose qui n’était pas là avant est là après. » En l’occurrence, une espèce de sérénité quant au cycle de la vie et à la rémanence des trépassés dans l’âme des vivants. « Il faut arriver à créer une certaine beauté avec cette idée-là de la mort et de l’après-mort. C’est ce que fait Alexina : elle a tellement de peine pour la petite Mary, mais elle va lui donner des bijoux. Elle crée une survivance fantomatique. Et c’est important ! Elle va probablement continuer à lui parler [quand elle sera rentrée chez elle]. Elle est son amie. »

On avait mis en garde l’autrice du Bruit des choses vivantes et de Pourquoi faire une maison avec ses morts, lorsqu’elle s’est mise à tâter de la littérature jeunesse, « il y a bien longtemps », raconte-t-elle, contre la pléthore de contraintes entre lesquelles elle aurait à naviguer. Cependant, c’était mal connaître cette artiste qui se délecte du mot « délinquance » et se réclame d’une liberté profuse et inaltérable. « Ce que j’aime quand j’écris de la littérature jeunesse, c’est que ça me permet de poser des questions complexes, mais simples. Qu’on va peut-être trouver naïves, mais qui sont fondamentales. » Alexina se demande, par exemple, si ses parents survivraient à son décès.

Une autre forme de licence qu’accorde à l’écrivaine ce type de littérature est celle d’aller à l’essentiel sans avoir à tout justifier. « Je n’ai pas à expliquer pourquoi la mère n’est pas là. Elle est restée en ville et c’est tout. Dans l’univers de Fifi Brindacier — mon héroïne ! —, les enfants sont seuls et personne ne se demande pourquoi. C’est ce que j’aime faire. Ce n’est pas [nécessairement] orthodoxe, car ce n’est pas tout le monde qui écrit pour la jeunesse qui pense comme ça. »

Hymne à l’imaginaire

Ce territoire propice à l’ellipse, de même que la brièveté des œuvres jeunesse, rapproche cette catégorie d’ouvrages, aux yeux d’Élise Turcotte, d’une forme littéraire qui lui est chère : « J’écris pour les enfants comme j’écris de la poésie : chaque mot est pesé, chaque mot compte. » Et les interstices narratifs sont comblés par les illustrations, grâce à un processus collaboratif qui apporte à l’autrice une indicible joie.

Pour L’été de la pluie, elle a insisté auprès de l’illustratrice Caroline Merola pour qu’elle compense l’aspect solaire du texte par des images plus saturniennes — le livre est d’ailleurs en noir (légèrement bleuté) et blanc —, dans l’optique de lui conférer un caractère gothique, un genre qu’elle prise particulièrement. Le cimetière devait être désordonné, la robe de la petite revenante subtilement maculée de boue, la maison de la grand-mère vaguement décatie. Surtout, la nature devait exhaler une certaine hostilité. D’où les averses perpétuelles. « Ce sont des choses auxquelles je tenais énormément parce que je les voyais. » Il s’agit là d’une constante pour l’écrivaine, peu importe le registre de ses écrits. « Je vois toujours tout. C’est comme un film. Et j’entends tout, parce que j’écris à voix haute. Je suis une poète, à la base. Il faut que ça sonne [bien]. »

Cet ouvrage, travaillé « comme un petit livre d’art », se révèle aussi une ode à l’imagination et à la vie intérieure des jeunes. La figure centrale, sans écran d’aucune sorte, occupe son esprit au dessin, à la

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Titre: L’été de la pluie

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