Chamanes électriques à la fête du soleil
★★★1/2
Mónica Ojeda, traduit par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine, Gallimard, Paris, 2026, 342 pages
Un jour de l’an 5550 du calendrier andin, au cœur d’un futur symbolique qui ressemble beaucoup au présent de l’Équateur, Nicole et Noa quittent Guayaquil, attirées vers la cordillère des Andes en raison de la récente éruption d’un volcan. Pour elles, « c’était la terre qui prononçait nos noms, qui nous dictait l’avenir dans un langage venu du sous-sol ».
Les deux jeunes amies, au cœur de Chamanes électriques à la fête du soleil, le quatrième roman de l’Équatorienne Mónica Ojeda, 38 ans, ont grandi en ne connaissant que la violence, celle de la nature et celle des hommes, ce qui explique pourquoi elles n’aspirent toutes deux qu’à la joie et au plaisir. « À une vie moins régie par la mort. »
En altitude, dans le páramo, se déroule le festival Ruido Solar, « un rassemblement d’artistes sonores qui faisait venir poètes, musiciens, danseurs, mélomanes, peintres, performeurs et un tas de gens qui prétendaient faire tout ça ». Mais Noa compte aussi en profiter pour retrouver son père, qui l’a abandonnée quand elle était enfant, et qui vit désormais quelque part dans la cordillère.
Roman polyphonique où plusieurs narrateurs à la première personne se relaient, Chamanes électriques à la fête du soleil est un road trip psychédélique et initiatique, où danse et musique sont des formes de « violence sacrée ». Obsessions littéraires, mythologie sud-américaine, sensibilité : la filiation est évidente avec le livre précédent de l’autrice, Mâchoires (Gallimard, 2022), huis clos intime et oppressant, fable gothique cruelle et initiatique qui était lourdement chargée d’énergie sexuelle. Si le sentiment de peur demeure présent, il est atténué ici par le mouvement et par un désir « d’appartenir à quelque chose de plus grand ».
Un univers qui ne ressemble à rien, et que l’autrice évoque elle-même comme un « gothique andin », un courant noir et occulte veiné d’une forme d’inquiétude tellurique. Sous sa plume, le rave ainsi devient un espace politique, spirituel, cathartique même, d’où jaillissent, comme un volcan libérant ses cendres et sa lave, les blessures individuelles et collectives. Un roman organique, minéral, étrangement vivant.
Elles rêveront dans le jardin
★★★
Gabriela Damián Miravete, traduit par Margot Nguyen Béraud, Rivages, Paris, 2026, 220 pages
Violence, féminicides, racisme, mythologie précolombienne. La Mexicaine Gabriela Damián Miravete, née en 1979, nous arrive quant à elle avec de courtes histoires qui se déploient sous l’influence de l’écrivaine et militante américaine Ursula K. Le Guin, surtout connue pour ses œuvres de science-fiction.
Elles rêveront dans le jardin, recueil de douze nouvelles écrites entre 2009 et 2020, emprunte son titre à la dernière histoire, qui se déroule dans un futur où un mémorial technologique, appelé le « jardin », permet de faire apparaître des représentations « vivantes » des femmes assassinées ou disparues, explorant au moyen d’une science-fiction réparatrice le travail du deuil.
Ici, un appareil créé par une nonne du couvent des Indes Nobles de Corpus Christi en 1779 en vue de « de procurer aux gens des temps à venir, l’amour, le savoir et les langues du présent de ces gens ». Là, dans un monde apocalyptique, le manque d’eau donne de nouvelles raisons d’être à des groupes armés qui font régner leurs lois dans le pays. Ailleurs, une séance de champignons magiques permet à quelques jeunes de constater que « tout était connecté » — ce qui émane du sol, là aussi, contribue à élever les consciences.
À leur façon, toutes les histoires de Gabriela Damián Miravete flirtent avec le fantastique, appliquées à tendre des liens organiques entre le passé, le présent et le futur. Deux livres avec lesquels les lecteurs avides de Mariana Enríquez (Notre part de nuit, Ce que nous avons perdu dans le feu) pourront trouver leur compte.
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