Source : Le Devoir
Le prix Robert-Cliche du premier roman, créé en 1979, a lancé la carrière de nombreux écrivains québécois, tels qu’Antoine Charbonneau-Demers, Olivia Tapiero, Roxanne Bouchard et Paul Serge Forest. C’est Antoine Achard qui obtient cette année cette prestigieuse récompense, pour Deuil et divertissement. En plus de l’obtention d’une bourse de 10 000 $ offerte par Québecor, le lauréat a le bonheur de voir son livre paraître chez VLB éditeur. « Tout ça parce qu’un soir, explique-t-il, alors que je marchais dans la rue, un peu éméché, un de mes amis m’a fait remarquer une affiche : “Concours littéraire, déposez votre manuscrit en ligne avant le 31 janvier 2026.” À ce moment-là, je me suis dit : ça va être ça, ma date butoir ! »
L’homme de 31 ans, originaire de Québec, nous a donné rendez-vous dans un resto du Mile End, quartier montréalais qu’il habite depuis quelques mois et dans lequel est campée l’action de son livre, très justement décrit par l’éditeur comme « un roman satirique sur l’ivresse du paraître et le mirage de l’authenticité ». Formé en études cinématographiques à l’Université de Montréal — son mémoire, déposé en 2020, se penche sur la transgression des normes sociales dans la télésérie The Office ! —, Achard a longtemps pensé qu’il allait devenir théoricien et professeur. « Quand mon père s’est suicidé, il y a quelques années, j’ai un peu pété un plomb et j’ai décidé de suivre mon rêve et de me consacrer à la scénarisation. J’ai tout quitté, mon emploi, mes études doctorales, tout ça, pour écrire des comédies romantiques ! »
Après plusieurs tentatives infructueuses, des scénarios engoncés dans les conventions, l’auteur parvient à renouer avec son désir premier. « Je me suis alors mis à écrire un livre, tout simplement. La seule contrainte que je me suis donnée : écrire avec mon plaisir, mon imagination, ma jubilation et mon impertinence, parce que c’était tout ce que le malheur avait étouffé chez mon père. J’allais écrire un livre léger, parce que la légèreté, c’est ce qui me reste, ce qui est propre à moi, ce qui est encore vivant. » C’est de là qu’est né Deuil et divertissement, un livre léger et néanmoins profond, rédigé dans une prose cinématographique, mais aussi franchement romanesque, qui a remporté les faveurs du jury du prix Robert-Cliche, présidé cette année par l’écrivain et professeur Éric Dupont, secondé par la libraire Audrey Martel et la regrettée journaliste littéraire Marie-France Bornais, à qui cette édition du prix est dédiée. Antoine Achard insiste pour qu’on précise que son roman ne serait pas ce qu’il est sans les précieux conseils d’Alain-Nicolas Renaud, directeur de l’édition chez VLB éditeur.
« Provoquer, déplaire et séduire »
Quand on lui demande s’il arrive à résumer l’intrigue de son roman —une construction polyphonique, mais dont la narration, omnisciente et au je, est assurée par un seul personnage, soit un dandy prénommé Auguste —, Achard n’hésite pas un seul instant. « Il faut imaginer un groupe de jeunes professionnels qui sortent au théâtre et au restaurant partagé. Ils font du jogging et des économies. Un jour dans leur vie s’invite un dandy, un orphelin, sans téléphone, sans profession, qui se promène partout avec un parapluie orné d’une tête de mort. La question, c’est : qu’est-ce que ces jeunes professionnels du Mile End vont faire de ce dandy ? »
La première autodescription du narrateur met assez bien la table : « Mon corps apparaît. Cinq paires d’yeux font sur lui un va-et-vient vertical ; cinq paires d’yeux avisent mes bottines noires, mon ensemble bleu minuit, mon parapluie à crâne d’argent et mes dents blanches ; cinq paires d’yeux en affrontent une, la mienne. Que dire, que faire ? Je me laisse constater dans le cadre de porte. Provoquer, déplaire et séduire : voilà tout mon projet. »
« Je m’intéresse ici strictement à ce qui est superficiel, explique l’auteur. Je m’en tiens à ce qui est visible. Comment est-ce que les personnages s’habillent ? Comment est-ce qu’ils parlent ? Comment est-ce qu’ils se regardent dans le miroir le matin avant de se présenter au monde ? Je commence par créer des archétypes, puis, au fur et à mesure, leurs vécus, leurs traumatismes, tout cela s’impose à moi. Mais encore là, je m’assure de traiter cette matière de manière extrêmement légère et même banale. » Évitant de psychologiser ses personnages, l’auteur se contente de décrire l’emprise que le narrateur a sur eux, sur leurs vies, sur leurs idées, sur leurs choix, sur leurs actions. Difficile alors de ne pas penser à l’apparition du visiteur imaginé par Pasolini dans Théorème.
« Je me vêts pour vivre et vis pour me vêtir »
Mais ses influences, Antoine Achard les trouve plutôt du côté de Charles Baudelaire, d’Oscar Wilde, de Jules Barbey d’Aurevilly et de Joris-Karl Huysmans. « Mon amour de la littérature est né avec ma découverte de l’archétype du dandy. Pas étonnant que le héros de mon premier roman soit un dandy contemporain. Comme le dirait Baudelaire, Auguste a érigé le dandysme en métaphysique. C’est un homme qui n’a pas de monde secret, qui est une pure surface, qui vit strictement à travers le regard des autres, et c’est ce qui le rend si troublant. D’ailleurs, dans le roman, il nous donne accès à tous les personnages, mais jamais à lui-même. »
Moderne et intemporel, doté d’un accent énigmatique, d’un style vestimentaire aussi remarquable qu’indéfinissable, d’une allure insaisissable et d’une personnalité fuyante, Auguste est un mystère ambulant, une source de fascination. « Et voilà que je surviens, avec une voix de nulle part, une gestuelle ni acquise ni naturelle ; voilà que je me trémousse avec luxure et accessoirise la mort ; voilà que je détonne avec tout, que je ne renvoie à rien. Comment me repérer, comment m’encadrer ? Mes habits n’interfacent avec aucun ensemble, ils forment le leur propre, régi par ses propres lois, distingué par ses propres mœurs. Oui, je me vêts pour vivre et vis pour me vêtir ; je ne suis pas de ce monde. Fringant égoïsme, pimpante autarcie — quand je m’incarne, je m’abolis. »
Sans céder à la caricature, l’auteur pose sur le Québec d’aujourd’hui, principalement sur la sphère culturelle et médiatique, un regard cinglant qui ajoute une bonne dose d’humour noir au roman, un ton qui n’est pas sans évoquer l’univers de Jean-Philippe Baril Guérard, par exemple. « Je ne fais pas de la satire, explique Achard. Je fais de la parodie. Dans la satire, on rit d’un groupe pour l’exclure de toute considération sérieuse. Dans la parodie, c’est plutôt le sérieux lui-même qui est attaqué par le rire. Autrement dit, je ne suis pas là pour rire de la superficialité de mes personnages, mais bien pour rire de leur prétention à la profondeur. »
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