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La rentrée littéraire 2026 : Littérature québécoise

 

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Chaque année, de la fin de l’été au début de l’automne, une montée de sève a lieu dans le paysage littéraire. Par dizaines, de nouveaux livres apparaissent sur les rayons des librairies, arrivages renouvelant l’actualité et redéfinissant les tendances. Chaque ouvrage s’efforce alors de repérer son point d’ancrage, son public, sa configuration personnelle parmi les autres, tandis que se jettent les dés de la prochaine année littéraire. Voici pour vous un florilège des livres les plus attendus et les plus intrigants de la rentrée littéraire québécoise 2026.

La rentrée littéraire 2026 : Littérature québécoise

La peau de mon chien
Mathieu Blais (XYZ)
Un peu moins de deux ans après la révolte intempestive de Brûler debout, Mathieu Blais propose une fiction sociologique introspective qui emprunte autant au reportage débridé qu’au nature writing et au récit de soi dans ce roman où un ancien journaliste devenu professeur aux États-Unis reconstitue, quarante ans après avoir écrit une série d’articles sur le sujet, les traces d’une communauté retirée dans les forêts du Nord québécois. Solidement ancrée dans une américanité territoriale impressionnante, l’histoire de ce groupe en marge touche de nombreuses cordes sensibles et reflète les propres questionnements du personnage et de l’auteur, dont le propos assumé évoque avec nuance les nombreuses contradictions de la vie nord-américaine. En multipliant les contrastes, Blais brosse un portrait sans complaisance de la marginalité tout en décortiquant habilement notre rapport au territoire.

Promenades Hochelaga
Rémi Bourget (Hurlantes éditrices)
Rémi Bourget, avocat volubile devenu chroniqueur au verbe acéré, se commet ici avec un roman mettant en scène un avocat dans l’antichambre du burnout, un ouvrier engagé sur une vilaine pente, une travailleuse du sexe aux prises avec de sérieux problèmes et une mère de famille monoparentale au bout du rouleau. Tous avancent avec leurs manques, leurs élans et leurs ambitions cabossés, portés par un humour trash où perce néanmoins une réelle tendresse pour les poqués d’Hochelaga, ce quartier de Montréal où ils évoluent en parallèle. Dans cet univers où alternent morceaux de bravoure, rêves déçus et drames ordinaires, les quatre protagonistes, à l’image du lieu où ils se meuvent, continuent néanmoins de porter en eux l’espoir de jours meilleurs.

Le mur
Christian Guay-Poliquin (La Peuplade)
Près de cinq ans après Les ombres filantes, Christian Guay-Poliquin nous revient avec une fable politique et sensorielle où la nature semble enfin reprendre ses droits. Peuplé de lierre envahissant, de roseaux compacts et d’animaux qui surgissent des ombres, Le mur déploie un milieu en équilibre instable, une ville coupée en deux où Héléna, ouvrière à l’emploi d’une agence de rénovations, répare balcons et toitures tout en traversant les vies des autres. Tandis qu’elle pédale avec ses outils, Héléna tente d’échapper aux monstres du passé. La découverte de tunneliers clandestins fera naître en elle un désir d’exil, une brèche possible dans l’imposant mur frontalier qui régit la ville. Tendu et atmosphérique, le roman interroge avec authenticité et sensibilité la force du paysage, le travail des mains et la persistance des rêves, par-delà l’imminence des effondrements.

Le corps simple
Jean-Simon DesRochers (Boréal)
Le nouveau roman de l’auteur de La canicule des pauvres s’ouvre sur un deuil amoureux traversé par une série de messages énigmatiques : un an après la mort de Vesta, Liv, resté seul sur leur domaine, reçoit un courriel signé d’elle, premier d’une suite annoncée qui se répétera de façon irrégulière, sur plusieurs mois, toujours sur le coup de midi. Jean-Simon DesRochers poursuit ainsi une œuvre attentive aux zones délicates du réel, où il accompagne Liv dans une existence retirée, rythmée par la terre, le silence et la promesse de « vivre en résonance avec la matière ». Par le truchement d’une récolte dont l’abondance le force à renouer avec ses semblables, Liv fera le récit de sa lente réouverture à ce qui l’entoure, là où la parole, d’abord perdue, retrouvera peu à peu sa place au cœur d’un territoire ravagé, mais encore habitable.

Et le chant reste beau
Sara Garneau (PUM)
Et le chant reste beau est le plus récent ouvrage de la formidable collection « Les salicaires », aux Presses de l’Université de Montréal. Après le suicide de l’homme qu’elle aimait, qui lui laisse une lettre et un coffret de livres comprenant entre autres Nietzsche, Thoreau, Hesse, Camus et Melville, la narratrice entreprend d’écrire pour comprendre le geste et conjurer l’impuissance, pour maintenir vivante une voix qui s’est tue. Élaboré comme une réponse adressée à l’absent, un dialogue tissé dans les marges de la littérature, entre douleur et lucidité, ce récit démontre une fois de plus que l’écriture peut devenir un geste de survie, une manière de répondre à l’invisible, de transformer la perte en acte de pensée. Sara Garneau, chercheuse et enseignante, fait de ce premier livre un espace où se mêlent récit, lettre et essai, explorant les liens complexes entre deuil, lecture et création.

Organes phosphorescents
Gabriel Kunst (Poètes de brousse)
Né dans l’urgence d’une année où Gabriel Kunst accompagnait sa chère Leila, entre diagnostic et soins, cherchant à donner forme à l’inimaginable sans effacer l’espoir qui persistait, Organes phosphorescents est un livre éminemment personnel et intime. Écrit en grande partie avant le décès de sa douce, le livre demeure volontairement en suspens, traversé des tensions propres aux tragédies les plus inadmissibles. Amalgamant poésie, récit et fragments narratifs, Kunst explore la maladie depuis la place du partenaire qui soutient, observe et met tout son cœur à « sauvegarder le vivant alors qu’il meurt ». Poète, traducteur et professeur, l’auteur prolonge une œuvre marquée par l’introspection et la fragilité, où écrire permet — un peu — de tenir bon.

Chambres noires
Dominique Fortier (Alto)
Chambres noires s’inscrit dans la continuité du travail singulier de Dominique Fortier, qui tisse depuis plus de quinze ans une œuvre à la frontière du récit, de l’essai et de la méditation historique. Après avoir exploré l’univers d’Emily Dickinson et remporté plusieurs distinctions majeures, elle se tourne cette fois vers la figure secrète de Vivian Maier, photographe longtemps demeurée invisible malgré une production vertigineuse. En suivant cette femme qui a créé dans l’ombre une œuvre d’une abracadabrante intensité, Fortier interroge ce que les images retiennent, ce qu’elles masquent et ce qu’elles révèlent. Au fil d’un clair-obscur mêlant quête biographique, réflexion sur la mémoire et retour vers l’enfance de l’autrice, l’art devient un moyen de faire surgir les fantômes qui persistent à nous accompagner.

Les princes charmants
Eric Dupont (Marchand de feuilles)
En remontant le fil de sa propre histoire, l’auteur de La fiancée américaine identifie trois figures masculines qui dessinent les contours de sa quête obstinée du bonheur : un prince gothique, un petit prince du Sud et un prince policier. Ressassant les souvenirs doux-amers d’une enfance et d’une adolescence marquées par la figure d’un père grand amateur de femmes ayant tout fait pour infléchir l’identité de son fils, du culte du sport aux séances d’hypnose et jusqu’aux thérapies de conversion, Dupont esquisse l’autoportrait d’un homme traversé par le désir, l’anxiété et la tendresse maladroite de ceux ne sachant plus à quels saints se vouer. À la fois caustique et poignant, ce récit, où l’humour sert de tremplin à l’émotion et où l’affirmation de soi passe par l’acceptation de sa vulnérabilité, constitue une formidable leçon d’authenticité.

Nova stella
Jean-François Vaillancourt (Le Quartanier)
Délaissant la sphère militaire qu’il avait explorée dans Esprit de corps, un premier roman étonnant, Jean-François Vaillancourt jette ici son dévolu sur la Norvège des années 1990 pour raconter en parallèle le destin contrasté de deux familles. Les Bang, dévastés par la disparition de leur fille, vivent dans une mélancolie douloureusement ironique, tandis que les Ansløkken, eux, semblent voués à un destin autrement plus miséricordieux. Campée dans un pays saturé d’événements où la culture populaire et l’Histoire occupent une place de choix, cette fresque romanesque côtoie en filigrane l’ordinaire d’un monde dont la banalité tragique offre un habile contrepoint aux mises en scène les plus extravagantes de l’époque. En librairie le 15 septembre

L’origine d’une espèce
Carl Leblanc (Boréal)
Voici l’humble histoire d’un homme né dans le paysage ample et lumineux de la baie des Chaleurs, où l’enfance semble d’abord bénie, protégée par la nature et par une famille attentive. Carl Leblanc, documentariste et romancier originaire de la Gaspésie, transforme toutefois ce décor en laboratoire d’observation : il y suit un « Homo gaspesis » dont l’illusion d’un théâtre parfait se craquelle à mesure que le temps impose sa loi. Dans ce roman d’apprentissage mêlant rudesse et émerveillement pour montrer comment les heurts, les maladresses et les souffrances façonnent un être et l’obligent à s’adapter, Leblanc élabore une pastorale grave et tendre où se déploie un récit initiatique porté par une élégance narrative indéniable. En librairie le 6 octobre

Des romans, des récits et des nouvelles

La littérature contemporaine étant de plus en plus hybride, il est de plus en plus ardu d’attribuer un genre précis aux nouvelles parutions. Voici donc, en vrac, un tour d’horizon de ce que cette rentrée a à offrir en matière de romans, de récits et de nouvelles, voire un peu tout ça à la fois.

Avec Anna Darling (Héliotrope), Catherine Mavrikakis fait coexister deux Vienne : celle de 1931, où Anna Freud vit paisiblement avec Dorothy Burlingham, et celle de 2025, où la cinéaste Joyce Wilson s’installe en face de l’ancien appartement des Freud pour une année d’analyse. Joyce pourra magiquement observer la vie des Freud de 1931 depuis son appartement de 2025, espérant y dépister des solutions pour Nina, l’enfant qui l’accompagne. En se jouant des glissements temporels tout comme des passages entre les vivants et les morts, le roman s’inscrit dans une veine de réalisme merveilleux dialoguant avec l’Histoire.

Cerise noire (XYZ) marque un tournant dans le trajet de Gabrielle Filteau-Chiba, qui quitte les territoires forestiers associés à ses premiers livres pour s’exiler au cœur des vallées fruitières de l’Ouest canadien. Dans ce roman tendu, à la croisée du récit de voyage et du thriller psychologique, l’autrice raconte l’emprise amoureuse et la lente dépossession d’Emmanuelle, prisonnière d’une relation toxique dont elle mesure mal la gravité. Pour survivre, la jeune femme choisira d’abord de composer avec la violence, avant de trouver la force de fuir, de nommer ce qu’elle a subi et de reprendre possession de ses moyens. Filteau-Chiba élargit ici la portée sociale d’une œuvre reconnue à travers la francophonie.

Dans Chevrotine (Ta Mère), Amélie Panneton, à qui nous devions déjà Petite laine, publié chez le même éditeur il y a pratiquement une décennie, ramène trois personnages en Acadie, territoire qu’ils avaient quitté à la fin de l’adolescence. Le retour ne se fera bien sûr pas sans heurts : entre les souvenirs qui remontent à la surface et le poids des filiations, le roman scrute les procédés dont la mémoire fait preuve pour s’enraciner dans les corps et les lieux, tout en démontrant comment les paysages culturels érigent les récits individuels et comment ces récits, en retour, infléchissent le cours des vies.

Avec Épluche-cœur (Hurtubise), Valérie Chevalier et Matthieu Simard poursuivent la collaboration amorcée avec Presse-jus. Pauline et Hugo, après une année d’échanges épistolaires, finissent par se rencontrer. Un voyage en Guadeloupe modifie leurs approches de communication et donne un nouveau rythme à leur relation. Le roman examine les ajustements nécessaires pour faire cohabiter deux vies aux dynamiques très différentes.

Dans Renards (Libre Expression), Patrice Godin suit un homme installé près de la rivière Moisie, dont la solitude est troublée par la visite d’un renard roux. L’amitié entre l’homme et l’animal ouvre un récit où la nature occupe une place décisive. Tableaux courts, fragments de journal, blues de la solitude et drames forestiers sont les ingrédients de ce roman où la présence animale apaise autant qu’elle déstabilise.

Dans Exploser tout bas (Québec Amérique), Geneviève Jannelle met en scène Claude, qui découvre un passage vers une existence où elle n’a jamais eu d’enfants. Cette version inespérée d’elle-même, libre de toute attache, fournit l’occasion d’une carrière brillante et lui fait retrouver une sensualité longtemps étouffée, quoique tout n’y soit pas forcément idyllique. La possibilité fantasmée secoue évidemment son quotidien et l’amène à mesurer ce qu’elle gagne et perd dans chaque matérialité. En écho à Prendre son souffle, où elle sondait déjà les failles et les élans qui façonnent l’identité et le rapport à soi, ce nouveau roman s’intéresse aux choix qui nous définissent et aux vies possibles qui se dérobent ou s’offrent à nous au gré du hasard et de la vie elle-même.

Avec Herbier du souvenir (Québec Amérique), Jean-François Beauchemin revisite ses souvenirs avec son frère, maintenant disparu. Gestes simples, splendeur du monde, nature émouvante : Beauchemin assemble des fragments où deuil et beauté se répondent dans un roman faisant directement suite à son précédent, Le Roitelet, dans lequel il propose de réapprivoiser la joie à travers les moments de grâce ayant marqué leur relation.

Dans Les nouvelles aventures d’un bibliothécaire de survie (La Peuplade), Charles Sagalane fait le bilan de ses bibliothèques buissonnières installées dans des lieux inattendus un peu partout au Québec, voire ailleurs. Du fleuve Saint-Laurent à la Guadeloupe en passant par la Méditerranée, le poète essaime d’île en île et multiplie les récits humanistes en incarnant bellement l’ouverture à l’autre, l’amour de la littérature et un idéal fraternel dont la sincérité n’a d’égale que l’importance qu’il accorde au pouvoir de la culture.

Enfin, Partout, la nuit (L’instant même), de Chantale Gingras, déploie une vingtaine de nouvelles où la nuit agit comme révélateur. Les personnages y circulent dans des espaces où gestes et perceptions prennent une intensité spécifique, comme si l’obscurité permettait de voir autrement. Gingras décrit avec finesse les subtils déplacements qui s’opèrent sous le couvert de la nuit et la volatilité des instants où tout peut basculer.

Des baptêmes

Qu’il s’agisse d’un roman, d’un récit ou d’un recueil de poésie, la parution d’un premier livre est un événement en soi. Voici quelques-unes des nouvelles plumes les plus prometteuses proposant une première œuvre.

Aude Laurent-de Chantal, dans Son nom à elle (Le Cheval d’août), entreprend de reconstituer le fil de son histoire familiale. Dans une prose qui souhaite rétablir ce qui a été effacé, le récit progresse comme une enquête sur l’adoption au Québec, un domaine où les silences et les secrets pullulent et que la narratrice relate en détaillant les marques laissées par l’abandon dans un journal de recherche aussi laborieux qu’émouvant.

La question familiale résonne également dans Héritage (Alto), de Mélina Cornejo, où Elena Flores emménage avec son amoureux et leur nouveau-né dans la maison paternelle. Les murs portent encore les légendes familiales, des souvenirs s’y accrochent et des manifestations étranges surgissent au fil des jours. La fatigue des premières semaines de maternité amplifie tout, donnant au roman une tension singulière où filiation, identité et inquiétante étrangeté se mêlent dans une atmosphère qui rappelle certaines zones troubles d’À la maison de Myriam Vincent.

Avec Ventre (Leméac), Anouk Lefebvre ramène l’attention au corps dans un récit qui s’attarde à ses procédures et à ses fragilités. Une grossesse inattendue l’entraîne dans une série de diagnostics, d’interventions et de décisions qui redéfinissent son rapport à iel-même. Entre grossesse ectopique, fausse couche et avortement, le récit avance avec franchise et dépouillement, décrivant la tension émotionnelle des dédales de l’immaternité et la tangibilité d’un corps qui peut parfois devenir aussi bien un champ de bataille qu’une terre en friche.

Les bouleversements corporels prennent une dimension écopoétique et biscornue dans Tellurisme (La Mèche), d’Émile Lévesque-Jalbert, où un géologue inhale des spores qui modifient son corps. Tandis que lichens, mousses et champignons s’installent sur sa peau, brouillant la frontière entre humain et non-humain, la métamorphose progresse, repoussant les limites de la rationalité scientifique et altérant ses perceptions telle une contamination progressive. Frôlant la science-fiction, ce roman d’anticipation tentaculaire élabore une allégorie des dérives de l’anthropocène.

Dans un tout autre registre, le recueil Après le feu les bleuets (Poètes de brousse), de Flavie Roy-Lévesque, suit les pérégrinations d’Èphe, une travailleuse de rue errant dans une ville assiégée par les eaux. Usant d’une diversité alliant prose, poésie et fiction narrative, l’autrice remue les braises de l’inertie avec tout l’aplomb des plus mordantes professions de foi, raillant le cynisme ambiant en faisant appel à l’inaltérable puissance de l’espoir et de la beauté.

Enfin, Quelque part mes lèvres reposent tranquilles (L’instant même), de Mélanie Bizier, propose un récit fragmentaire mâtiné de poésie où les réminiscences et les sensations d’une orpheline se superposent dans une prospection minutieuse et frontale de la solitude. Oralité, humour noir, précision clinique et audace formelle s’y côtoient dans l’optique d’arriver à circonscrire l’irréductibilité d’une vie marquée par la violence ordinaire.

Des inclassables

Chaque rentrée fournit son lot de titres échappant à toute classification, mais dont la pertinence et l’intérêt n’ont rien à envier aux ouvrages plus classiques. En voici quelques-uns.

Dans Parlez-moi d’amour (Cardinal), collectif dirigé par Léa Clermont-Dion, douze auteurs et autrices, parmi lesquels on retrouve entre autres Charlotte Aubin, Rébecca Déraspe, Catherine Ethier, Maïka Sondarjee et Alex Viens, sondent les perspectives contemporaines de l’amour dans un monde traversé par la colère et le désenchantement. Au fil d’une mosaïque de textes qui cartographient l’amour en fournissant matière à penser, du désir à la tendresse et de l’attachement à la perte, le livre aménage un espace où se redéfinissent les gestes qui nous lient les uns aux autres.

Cette attention aux façons d’habiter le monde se prolonge dans Habiter le paysage : Traversée géopoétique du Québec (Éditions du Quartz), anthologie rassemblée sous la direction de Rachel Bouvet rassemblant dix-huit années de fouilles géopoétiques et près d’une cinquantaine de contributeurs. Poèmes, carnets, photos, cartes, aquarelles : l’ensemble parcourt les paysages du Québec et les manières de s’y inscrire en proposant moult méditations autour du fait d’être dehors, disponible, là où géographie, littérature et arts se rencontrent pour créer une expérience du territoire à la fois sensible et réfléchie.

Avec Ce livre coûte cent mille dollars (Hurlantes éditrices), Marjolaine Beauchamp propose un objet littéraire indocile et particulier où se mêlent poèmes, chroniques, billets radiophoniques, visuels et inédits. Fidèle à une démarche qui interroge le pouvoir, la santé mentale et la dignité humaine, l’autrice continue son exploration des formes alternatives, nourrie par son travail performatif et par sa propre persona.

Enfin, dans Indices de Catherine : Une enquête ésotérico-légale (Le Noroît), Laurence Perron part de cartes postales trouvées dans une brocante pour mener une investigation reliant une histoire d’amour contemporaine à Catherine de Médicis. Dans un maelström hypnotique où se mêlent autothéorie, occultisme, rumeurs, photographies et inférences historiques, l’autrice se livre à une interprétation minutieuse des traces, des correspondances et des résonances entre les époques.

Des romans historiques

Plusieurs auteurs phares de cette catégorie littéraire spécialement prisée par les Québécois reviennent cette saison avec de nouveaux titres. Voici quatre de ceux les plus attendus.

Un pays improbable (Hurtubise) inaugure une nouvelle série de Jean-Pierre Charland, dont la tétralogie Les portes de Québec a conquis des milliers d’adeptes, au milieu des années 2000. Il nous amène cette fois-ci en 1863, où un certain Zénon Aubert arrive à Montréal pour étudier à McGill et remarque une ville animée par les débats qui mèneront à la Confédération.

Avec L’ascension (Les Éditeurs réunis), premier tome de la série Les marchands de l’ombre, Marylène Pion nous présente Emma Veilleux, qui tente de se reconstruire après la mort de son mari dans un Québec rural marqué par la Première Guerre mondiale. L’arrivée de Vincent O’Cain, ancien soldat brisé, bousculera cette accalmie. Profitant de la Prohibition, il se tourne vers la contrebande, entraînant Emma dans un univers de dangers et de dilemmes où survie et loyauté s’affrontent.

La toujours très appréciée France Lorrain entame elle aussi un nouveau cycle avec Fête foraine (Saint-Jean), qui plonge dans l’univers méconnu des foires populaires du siècle dernier. Lorrain y explore les métiers, les tournées et les secrets de ce milieu itinérant, suivant des personnages qui vivent au rythme des attractions.

Enfin, Armand (L’Homme), deuxième et dernier volet de la série Le murmure des bombes, voit l’inénarrable Marthe Laverdière suivre Adrien Aubé, déserteur qui prend le bois pour échapper à la conscription. Tandis que l’hiver s’en vient et que la police militaire resserre son étau, le roman retrace sa cavale et ses tentatives pour défier le froid et la faim.

De la poésie

Au cœur d’une époque où la contemplation, l’introspection et la lenteur n’ont décidément plus la cote, lire de la poésie est un geste dont la pratique régulière ne saurait être trop recommandée. Voici quelques recueils ayant le potentiel de vous y convertir.

Accorder le verbe ailleurs (Ta Mère), de Frédérique Marseille, fait percer une voix qui cherche à desserrer l’étau des injonctions quotidiennes. Les poèmes s’y déploient dans une langue qui refuse l’accélération, attentive aux mécanismes d’une société obsédée par la performance. Marseille propose une respiration, un espace où lire devient une posture pour reprendre prise sur le réel, de réapprendre la lenteur comme aspect de résistance, tout en égratignant joyeusement au passage les défauts d’un monde à refaire.

Dans Toute bonne chose (Le Quartanier), Xavière Mackay se livre à un exercice d’observation obstinée, jusqu’à faire de sa maison un lieu où chaque détail se voit frappé de signification. La poète porte un regard intense sur le lieu qu’elle habite et qui l’habite en retour, conférant à l’ensemble une portée métaphorique originale. L’électricité statique, les souris dans les murs, les derniers effluves d’un flacon de parfum vide ne sont plus de simples phénomènes domestiques, mais fonctionnent plutôt comme des signaux annonçant la perte des certitudes, l’effritement des illusions et l’éloignement de ceux qu’on aime. Dans ces poèmes pudiques et minimalistes, Mackay fait du quasi imperceptible une caisse de résonance où l’écho du quotidien, sans hausser la voix, pointe tout ce qui menace de se défaire.

Avec Ouvrage secret (La Peuplade), Noémie Pomerleau-Cloutier rassemble quarante voix qu’elle transmute en poèmes et en broderies, cherchant à donner contenance aux pertes dans un livre patient où fil, tissu et gestes répétés servent d’outils pour comprendre ce qui subsiste. La poète y dépose son deuil parmi ceux des autres, « pénélopant » récits et fragments pour en dégager de nouveaux motifs, là où les histoires se nouent, se dénouent et se retissent, rappelant le besoin de rituels intimes et collectifs pour accueillir, porter et clore.

Dans L’insidieux soleil, pour toujours (Le Noroît), Charlotte Francœur fait se rejoindre deux trajectoires longtemps disjointes : celle d’un père parti en Thaïlande et celle de sa fille, aux prises avec les conséquences d’un historique familial marqué par l’abandon et la fuite. Un AVC du paternel, en déroutant le cours des choses, ouvre providentiellement la porte à un rapprochement où la fragilité du lien se heurte à la nécessité parfois impossible de l’amour filial. Dans cet espace où partir et rester perdent leurs contours, Francœur essaie de débusquer une voie médiane, un procédé pour s’avancer vers soi sans écarter l’autre, ouverte aux manifestations qui, même hésitantes, prouvent que la relation ne s’éteint pas, que quelque chose perdure malgré leurs mutuelles inextricabilités.

Du théâtre

La dramaturgie est bien sûr faite pour être idéalement vécue en direct, mais il n’en demeure pas moins que la publication de pièces apporte un éclairage distinctif à l’expérience théâtrale, qui peut également s’apprécier dans le confort de son chez-soi. En voici deux à ne pas manquer.

Dans Michelines (Éditions du Quartz), Michel-Maxime Legault poursuit le cycle autobiographique amorcé avec Michelin en marchant dans les traces de deux femmes de sa famille, sa mère et sa tante, toutes deux prénommées Micheline. La pièce, mise en scène par Marie-Hélène Gendreau et interprétée par Frédérike Bédard et Legault lui-même, retrace des parcours attendus ayant fini par dévier du chemin espéré. Le dramaturge y concilie humour, lucidité et tendresse pour comprendre ces vies tenues debout malgré les revers, reconnaissant en elles ses véritables modèles. Ce deuxième volet de la trilogie de Saint-Polycarpe approfondit une réflexion sur l’identité, les héritages familiaux et la force discrète des figures féminines.

Juste des bonhommes qui bougent (Atelier 10), de Camille Giguère-Côté, propulse une certaine Kelly au cœur d’une soirée censée marquer la fin d’un épisode dépressif, moment fragile où la fête devait servir de seuil à un souhaitable renouveau. L’irruption de Francis, musicien idéaliste, ouvre finalement une brèche spatiotemporelle qui les entraîne dans des réalités inusitées, miroirs fantasques de leurs désirs et de leurs craintes. Entre humour absurde et petits et grands instants de lucidité, leur naïve quête de liberté se bute aux impératifs de la vie moderne et à la difficulté d’y faire face sans s’y dissoudre.

Et maintenant?

Au terme de cette traversée, ne reste plus que l’essentiel : aller vers les livres comme on va vers de potentiels nouveaux amis. Vos libraires sont là pour vous aider à dénicher les perles rares, n’hésitez pas à faire appel à leur expertise! Que cette rentrée soit pour vous l’occasion de joyeuses découvertes ou de réconfortantes retrouvailles, passer la porte d’une librairie indépendante devrait certainement faire partie des incontournables de l’automne.

Palmarès des livres au Québec