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Alors que le Salon du livre du Grand Sudbury lance ce vendredi sa 13e édition, un constat alarmant s’impose quant à l’avenir des librairies francophones indépendantes en Ontario : elles sont en déclin. Sommes-nous en route vers la disparition certaine de ces établissements culturels? Des acteurs du milieu tirent la sonnette d’alarme et dénoncent un manque de volonté politique du gouvernement ontarien.
La chute a été lente, mais constante. À Sudbury, plusieurs fermetures ont marqué les dernières années, dont celle de la Librairie Grand ciel bleu en 2011, de la Librairie du Centre en 2016 et, plus récemment, celle de la Librairie Panache en 2025.
L’indifférence du gouvernement ontarien
Contrairement au Québec, où la Loi 51 oblige les institutions publiques à s’approvisionner auprès des librairies agréées locales, l’Ontario ne dispose d’aucune politique du livre. Les conseils scolaires et les bibliothèques sont donc libres de choisir leurs fournisseurs, qu’ils soient locaux ou non.
Une tentative de changement avait été proposée l’an dernier par la députée Lucille Collard avec le projet de loi 58, qui visait à prioriser les librairies franco-ontariennes dans les achats publics. Il a toutefois été défait en seconde lecture à Queen’s Park, n’obtenant que 37 appuis sur 124 députés.
Lucille Collard, la députée libérale de la circonscription d’Ottawa-Vanier. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Nicolas Mongeon
La spécialiste en littérature franco-ontarienne, Lucie Hotte, rappelle pourtant que les bases d’une politique du livre avaient déjà été étudiées en 2010.
Pendant plus d’une décennie, elle a présidé un comité de concertation sur le livre franco-ontarien, dont l’objectif était justement de jeter les fondations d’une telle politique.
On avait fait une grande enquête auprès des enseignants, des bibliothèques scolaires et municipales pour comprendre leurs habitudes d’achat et leur connaissance de la littérature franco-ontarienne
, explique-t-elle.
Ce travail s’inscrivait dans une réflexion plus large, inspirée notamment du modèle québécois. Cette politique ne concerne pas seulement les librairies, mais aussi la diffusion, l’éducation et l’accès au livre
, précise-t-elle.
Elle explique notamment que, faute d’un cadre législatif sur ce que représente un livre en français pour les écoles et les bibliothèques, les ouvrages franco-ontariens sont souvent relégués au même rang que les traductions ou les titres provenant de France ou du Québec.
Il faut des lieux pour vendre ces livres, mais aussi des mécanismes pour encourager leur achat.
La spécialiste Lucie Hotte a longtemps présidé un comité de concertation sur le livre franco-ontarien. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Guillaume Lafrenière
Une dépendance au marché scolaire
Pour Nathalie Savard, propriétaire du Coin du livre, une politique viendrait stabiliser le secteur, puisque sans cadre législatif, tout repose sur la volonté individuelle des conseils scolaires.
Certaines écoles choisissent d’encourager les librairies locales, tandis que d’autres privilégient des solutions moins coûteuses à court terme.
N’empêche que les chiffres parlent d’eux-mêmes : Près de 75 à 80 % de notre chiffre d’affaires vient des écoles
, explique-t-elle.
Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle est aggravée par les pratiques du marché scolaire. Certains fournisseurs proposent des rabais élevés ou des catalogues standardisés, souvent plus simples à gérer pour les conseils scolaires.
À cela s’ajoute la concurrence des librairies québécoises, dont la taille et la stabilité leur permettent d’opérer à plus grande échelle.
Le Québec nous fait mal. Ils ont un marché solide, ils ne sont pas en situation minoritaire comme nous.
Il devient alors presque impossible pour les librairies franco-ontariennes de compétitionner, autant sur les prix que sur les volumes.
Nathalie Savard est propriétaire de la librairie Le Coin du livre, à Ottawa. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Felix Desroches
Reconstruire un réseau fragile
Malgré tout, de nouvelles initiatives continuent d’émerger pour maintenir l’accès au livre francophone en Ontario.
À Hearst, la Librairie 10-04 a été mise sur pied par les Médias de l’Épinette noire, à la suite de la fermeture de la Librairie Le Nord en 2024.
Mais le projet avance avec prudence. Steve McInnis, directeur général de l’organisme, insiste sur l’importance de bâtir une structure solide avant d’élargir les services de la librairie à plus grande échelle.
On veut être capables de bien servir les écoles et les bibliothèques
, explique-t-il. Pas question d’offrir un service broche à foin.
La librairie 10-04 à Hearst a officiellement ouvert ses portes en décembre 2025. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Francis Bouchard
Pourtant, les demandes sont déjà bien présentes dans sa communauté, notamment grâce aux partenariats que l’ancien libraire Omer Cantin avait tissés au fil des années, avant son décès.
Et c’est là que les librairies francophones indépendantes tirent une grande partie de leur force : dans la qualité du service et la proximité avec leur milieu.
À Ottawa, Nathalie Savard entretient présentement des partenariats avec quatre conseils scolaires de l’Est ontarien.
Recommandations aux enseignants, sélection de titres selon les niveaux de lecture, et mise en valeur d’auteurs canadiens et franco-ontariens, son travail dépasse largement la simple vente de livres.
Mes clients ne sont pas des numéros
, affirme-t-elle. Chaque école a des besoins différents et je m’adapte.
Pour la présidente de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF), Marie-Josée Martin, ce rôle est crucial pour la visibilité des auteurs d’ici. Les librairies sont essentielles pour faire vivre la culture francophone
, souligne-t-elle.
Sans librairies, on devient invisibles
Le ministère des Affaires francophones de l’Ontario n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.











