Il est pratique pour un écrivain d’avoir un alter ego. Celui de Frédéric Beigbeder, depuis 25 ans, s’appelle Octave Parango — qui avait succédé à Marc Maronnier, le héros de ses trois premiers romans.
Personnage libre et impertinent, « qui n’a jamais dépassé l’âge ingrat », on l’a connu concepteur-rédacteur dans une agence de publicité (99 francs, 2000), recruteur de mannequins en Russie (Au secours pardon, 2007), chroniqueur humoristique à la radio (L’homme qui pleure de rire, 2020).
L’écrivain français le ressuscite une fois encore dans Ibiza a beaucoup changé, un recueil composé d’une vingtaine de nouvelles qui dégagent un drôle de parfum de fin du monde. En notes de tête, cocaïne et vodka-pomme. En notes de cœur, du désabusement et de la satire. En notes de fond, beaucoup de nostalgie et très peu de regrets.
Et comme un grand parfum, qui raconte souvent quelque chose, c’est toute une époque que nous raconte à sa manière Ibiza a beaucoup changé. Une époque qui lui paraît lointaine, où « on aimait les accidents, le hasard, les rencontres et la bousculade, la transpiration et les molécules nouvelles ».
Sa combinaison chanceuse pour séduire ? « Le secret de la séduction est la résistance au rejet. » Même si « le désir inassouvi est peut-être un suicide lent. Pourtant c’est la satisfaction qui tue », nous dit le Beigbeder friand d’aphorismes. Alors que les changements climatiques ont provoqué la montée des eaux et qu’une grande partie de Paris a été engloutie, la fête se poursuit au sixième étage de l’hôtel Meurice, où Octave Parango aperçoit même le fantôme de Paul Morand. « Ils avaient récupéré un kilo de caviar chinois en fracturant le coffre-fort d’un Saoudien décapité. »
On y croisera ici et là d’autres silhouettes littéraires : Albert Cossery (« Mendiants et orgueilleux »), Antoine Blondin (« L’humeur vagabonde »), Paul Nizon (qui vient de publier à 96 ans un nouveau tome de son journal). La littérature est encore ce qui différencie le mieux l’humanité des robots, même lorsqu’elle est futile. Car si, pour écrire, « tous les écrivains du monde avaient attendu d’avoir quelque chose à dire, la librairie serait morte depuis longtemps ».
À Ibiza, l’île des Baléares espagnoles, escale jet-set incontournable prisée pour son atmosphère de fête, les choses ont changé et les fantômes se promènent désormais en liberté. « Le monde nouveau est un monde sain, hygiénique, aseptisé, aussi impeccable que l’Angleterre sous la reine Victoria, l’URSS sous Staline, ou mon linge sale lavé avec la lessive bio L’Arbre vert. »
Fréquentant souvent les hôtels (et les bars d’hôtels), où circulent parfois des blondes fatales, Octave Marengo a la ferme intention, avec sa désinvolture un peu tremblante, de se ménager une bonne place pour assister au spectacle de la fin d’un monde, préférant « avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère ».
Autant de miroirs dans lesquels apercevoir, à peine déformé, le reflet de notre insouciance et de nos contradictions. Et dans une ambiance bipolaire, qui distribue à la fois le lourd et le léger, Frédéric Beigbeder fait montre de l’une des plus grandes qualités lorsqu’on a de l’humour : l’autodérision.
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