Une vie couverte de « clabord »
Le magnifique titre du plus récent recueil de François Rioux, Tous nos gestes sont des oiseaux, est emprunté à Pessoa, mais tout le reste s’inscrit en continuité de son œuvre. Une langue leste, des vers ciselés, où se glisse une voix rythmée, tressée d’une solitude douce-amère : « des femmes m’ont donné des heures qui s’enlevaient à l’ennui de vivre ». Parfois, l’amertume se fracasse sur les aspérités de l’ironie, éclairant alors la détresse d’une autre lumière : « je suis l’épinette à l’écorce râpée par le vent du nord / ma carcasse va nourrir les bleuets surets de ton yogourt / c’est pas vraiment ce que tu voulais je sais je sais ». Mais la plupart du temps, on voudrait ouvrir plus grand la fenêtre du poème et tendre la main à une instance poétique à laquelle « respirer semble le seul plan désirable aujourd’hui / la seule éternité possible ». C’est qu’on ne peut résister à ces mots qui s’ébattent pour nommer, à ce refrain de déceptions qui se répète, cruel et désolé : « Mais mon cœur n’arrête pas ses marées / qui soufflent une brise tiède / sur le désordre alentour ».
Yannick Marcoux
Tous nos gestes sont des oiseaux
★★★ 1/2
François Rioux, Éditions du Passage, Montréal, 2026, 100 pages
La rate de Miami
Audrey Hébert semblait ancrée dans Hochelaga par un cordon ombilical. Après deux recueils incandescents, voici qu’elle quitte pourtant le quartier, profitant d’une bourse du Conseil des arts du Canada « pour s’exiler au soleil et écrire / Le splash de Miami ». L’autocorrecteur, cependant, s’en est mêlé, et il faudra faire avec ce titre par défaut : Le spleen de Miami. On retrouve sa dégaine unique, où le carnavalesque sculpte des vers irrévérencieux, inattendus et pétris d’humour. La poète envoie « Monet chez l’ophtalmologiste » et rend hommage à « l’ultime swag d’un raton laveur / qui brunche à minuit ». Ainsi grouille-t-on dans cette Floride rédhibitoire, à côtoyer le « proche cousin des los tabarnacos / le snowbird aka / le harfang des neiges with tan lines », les MAGA et « l’aquatic life ». Une nouvelle « crew », sororité d’occasion, alimente sa vie d’exil. La musique s’enfarge parfois dans son refrain, mais la langue orale, le rythme endiablé et cette liberté désinvolte opèrent l’ensorcellement. Une prise de parole qui décrasse : « gurle c’est un poème / toute est permis ».
Yannick Marcoux
Le spleen de Miami
★★★ 1/2
Audrey Hébert, Ta mère, Montréal, 2026, 216 pages
Le visage des jours
Dans un troisième recueil de poésie, la dramaturge et comédienne nous convie à visiter les recoins d’une semaine métaphorique au cours de laquelle se déploient souvenirs, confessions et présages. Au début de la semaine, c’est l’enfance qui s’éparpille entre les souvenirs du père et de la mère. « Les corps pelés / jouent du piano / dans les sous-sols / des bungalows. / Il me reste si peu / d’enfance à magnifier. » Sur le chemin des origines, les visages des proches se mêlent aux sentiments des paysages. « J’ai sept mères / en réserve / de rêves, / mais elles sont / toujours seules. / Vaillantes, / debout, / vacillantes / sur la terre oblongue. » Plus cette semaine avance, plus dure est la frappe poétique, qui, d’heure en heure, se raidit, et pose un regard cru sur ce que le temps expose. « Le sang irradie des jacinthes / dans les jardins communautaires ». Elle se termine en violence, dans un week-end peuplé de fantômes obstinés. « Je représente le la universel. / Tiens la note, bébé, / un naufrage est si vite arrivé. »
Laurie Bédard
Dans la forêt des ogres
★★★
Louise Bombardier, Poètes de brousse, Montréal, 2026, 120 pages
Les fleurs de la créativité
La musicienne et artiste visuelle Maud Evelyne sort un premier recueil de poésie. Dans une forme curieuse et rythmée, les idées et les choses se rencontrent dans un ordre inattendu, sur un ton qui oscille entre le ricanement et le cynisme. Entre les catégories de sciences sérieuses et les objets d’obsession de la grande poésie se mêle l’étrange, mais familière, banalité du quotidien. Le détournement des expressions attendues côtoie une sorte d’entêtement à la vérité des sens qui relève d’un équilibre fragile, mais précieux. « Vos chevilles se souviennent de la couleur du ciel. La couleur du ciel n’est pas la bonne réponse. Vous êtes en flammes sur le divan. Tout va bien. » Ce que l’on concède à un certain hermétisme qui peut donner une impression de ne pas être invité au running gag, on le regagne dans le génie des titres (« Allô peux-tu me donner le nom de ton cœur ») et dans ce sentiment diffus de l’urgence à laquelle on se serait habitué, sur lequel on ferait confortablement pousser les fleurs de la créativité.
Laurie Bédard
Le temps des guêpes
★★★
Maud Evelyne, L’Oie de Cravan, Montréal, 2026, 66 pages
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