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La Lenteur, de Milan Kundera : L’être est un songe

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Par le biais de cette œuvre qui traverse le livre, le temps passé s’invite dans le temps présent qu’il dote d’une dimension seconde que la magie fictionnelle fera rejoindre la première à travers la rencontre de Vincent et du chevalier, héros respectifs du roman et de la nouvelle qu’il ravive, en fin de compte.

Dévoiement du récit

D’emblée, dès la fin du premier chapitre, La Lenteur joint le geste à la parole de son titre programmatique en estompant l’action au profit d’une première parenthèse relative à l’œuvre de Vivant Denon. D’autres parenthèses suivront, plus ou moins longues et suivies, le temps d’apparitions marquantes, de scènes parlantes, de propos éloquents. 

L’essentiel est ainsi instauré : une forme ouverte, un rythme faste au déploiement de la pensée, des rêves, de leur analyse, plutôt qu’à celui de l’intrigue, alentie, suspendue. Un pas de côté est fait, qui entraîne cette dernière vers d’autres horizons que ceux de la vitesse, captivante.

Le peu de péripéties qui adviennent – au second degré, qui plus est –, l’unité d’espace et de temps – tout se déroule au château, à rien près, et en moins de vingt-quatre heures, comme dans la nouvelle – désamorcent par ailleurs l’élan du livre, sa course en avant dramatique, démultipliée.

Conception de fables

Un dévoiement narratif s’opère donc, dont l’objet est de guider le roman vers le monde de l’esprit. Chaque digression ménage un écart où prend place une saynète signifiante, matière à réflexion, à des spéculations perspicaces.

Dans un cadre propice aux plaisirs, en marge du monde, le roman joue des notes éparses, concertantes, davantage qu’il n’interprète un air unique, vectoriel. L’harmonie prime la mélodie, ses enchaînements prenants. Le récit médite tranquillement en quête de vérités profondes, d’équations existentielles rendues vibrantes, de points d’orgue décisifs.

Le roman, par là même, se fait fables, faisceau de morales satiriques au sujet de la gloire, de l’orgueil, de la vanité – en un mot, du cœur humain, de l’être et du néant perpétuels que nous sommes. Sensible et incarnée, la philosophie prolonge ces effets, tranche dans l’existence. Il s’agit de voir juste, d’éclairer les consciences et les corps qui les portent.

À l’écoute du temps

Parmi les notions qu’aborde le roman, l’une est nodale, logiquement : celle du temps. De façon charnelle, avant tout à travers Vincent et le chevalier, comme un couple de contraires, deux manières d’en faire usage sont observées, deux rapports à lui auscultés sur le plan intime, non sans omettre sa facette collective, dans la mesure où tout se tient, l’Histoire et les histoires vécues, le pouvoir politique et les soifs personnelles, le réel et les rêves, car « chaque nouvelle possibilité qu’a l’existence, même celle qui est la moins probable, transforme l’existence tout entière ». 

En l’occurrence, une variable est sondée plus que toutes, en vue d’en pointer l’importance : celle du tempo. Deux mondes s’opposent à cet égard : ceux de la vitesse et de la lenteur éponyme, point et contrepoint de la partition musicale du roman, qu’illustrent les héros des récits qu’il conjugue.

Chasse au bonheur

L’allure est clé, ce pourquoi l’œuvre en fait son cœur conceptuel. Elle est en effet reliée directement à la question de l’être, primordiale. Justement, la lenteur offre de sentir ce dernier, quand la vitesse le dissipe. 

Au contraire de la seconde, la première autorise la fiction à se déployer – et partant le désir, qui en est à la source –, ce qui fait que, par elle, nous pouvons toucher au réel, nous accorder à lui. Faute de ce processus, celui-ci nous échappe, demeure inaccessible – et l’existence avec, le fait d’être au monde. 

Dans le fond, seuls les fantasmes confèrent l’être au plan du vécu. Ce sont eux qui, a priori ou a posteriori, via la nostalgie, donnent l’impression d’être au réel, de l’approcher, pour le moins, ou encore d’y remédier, comme Vincent le saisit lorsqu’il perd Julie et qu’ « [i]l sait que seule l’histoire inventée peut lui faire oublier ce qui s’est réellement passé » de décevant.

Grâce de la littérature

La grâce de la littérature s’enlève sur cette alchimie. Charmant le roman – outre la nouvelle de Vivant Denon, La Philosophie dans le boudoir, œuvre fantasmatique, est citée –, les lettres informent la vie, comme Madame de T. le fait pour le chevalier et pour elle, à l’échelle d’une nuit idéale. 

Le chevalier l’entend à la fin : l’esthétique ouvre les portes du hors-temps, nous fait échapper à l’être-vers-la-mort, à la vanité. C’est ainsi qu’il regrette le poids donné au rire moqueur de l’amant de Madame de T., « [c]omme si la chose la plus importante n’était pas la beauté de la nuit qu’il vient de vivre, la beauté qui le tient toujours dans un tel enivrement qu’il voit des fantômes, confond les rêves avec la réalité, se trouve lancé hors du temps ».

À LIRE – “Je hais, donc je suis” : Hannah Arendt contre la haine 

Ultimement, la morale du roman gît là, au prisme de laquelle s’éclaire le titre de la nouvelle qu’elle convie, Point de lendemain : celui-ci n’indique pas seulement qu’il n’y aura pas de suite aux étreintes amoureuses du chevalier et de son amante, il signifie encore qu’à compter de leur nuit partagée, le temps s’arrêtera, quelque part, à l’ombre de son souvenir sublimé.

Par Galien Sarde
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, La Philosophie dans le boudoir,

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[c]omme si la chose la plus importante n’était pas la beauté de la nuit qu’il vient de vivre, la beauté qui le tient toujours dans un tel enivrement qu’il voit des fantômes, confond les rêves avec la réalité, se trouve lancé hors du temps

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Je hais, donc je suis

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Point de lendemain

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