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Ce n’était pas impossible. Mais difficile.
En grandissant dans les années 1980 et 1990, il y avait très peu d’auteurs autochtones facilement accessibles dans les librairies, les bibliothèques ou les écoles. Les peuples autochtones apparaissaient dans les manuels scolaires, dans des histoires écrites par des non-Autochtones ou dans des études anthropologiques, mais rarement comme des êtres humains modernes parlant pour eux-mêmes.
Jeune homme cri essayant de mieux comprendre qui j’étais, je cherchais des histoires qui me semblaient familières.
L’un de mes livres préférés était Dance Me Outside, de W. P. Kinsella. Je l’avais trouvé dans un bac de liquidation et je l’ai lu encore et encore. L’humour des communautés, la tristesse, la dureté de la vie, tout cela ressemblait suffisamment à quelque chose que je reconnaissais. À cette époque, il n’y avait pas Internet pour vérifier instantanément le parcours d’un auteur. Ce n’est que des années plus tard que j’ai découvert que Kinsella n’était pas Autochtone du tout.
Les histoires m’avaient quand même profondément marqué. Mais je me souviens d’avoir ressenti quelque chose d’étrange par la suite. L’un des rares reflets de la vie autochtone que j’avais trouvés en grandissant venait de quelqu’un qui nous imaginait plutôt que de nous-mêmes.
Le regard des autres
Je pense aussi à La rivière sans repos, de Gabrielle Roy. Encore une fois, des personnages autochtones existaient dans la littérature canadienne, mais le plus souvent à travers le regard des autres.
Aujourd’hui, les jeunes Autochtones vivent dans un univers littéraire complètement différent.
Nous avons maintenant des auteurs autochtones partout.
Des écrivains comme Tomson Highway et Katherena Vermette ont contribué à ouvrir des portes pour une nouvelle génération de lecteurs et d’écrivains autochtones. La littérature autochtone s’étend maintenant aux livres pour enfants, à la poésie, aux mémoires, aux bandes dessinées, à la fantaisie et aux écrits politiques.
D’une certaine manière, nous sommes passés d’un monde où il n’y avait presque aucun livre à un monde où il y a presque trop de choix.
C’est un beau problème à avoir.
Mais les livres ne changent pas les vies s’ils restent fermés.
Le Salon du livre des Premières Nations réunit à Québec le plus vaste rassemblement d’auteurs autochtones à ce jour, sous le signe du legs et de la transmission. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
L’âge d’or de l’édition, le défi des écrans
Alors même que la littérature autochtone connaît un essor remarquable, de nombreux jeunes, autochtones comme non autochtones, lisent moins souvent et moins profondément. Les écrans dominent l’enfance. L’attention est constamment interrompue. Les réseaux sociaux rivalisent avec les livres chaque minute de la journée. L’intelligence artificielle peut résumer un roman en quelques secondes sans que personne n’ait à traverser réellement les idées qu’il contient.
Pourtant, la lecture demeure essentielle pour les jeunes Autochtones, autant dans les communautés qu’à l’extérieur.
Les jeunes Autochtones vivant dans les grandes villes vivent souvent leur identité différemment de ceux qui grandissent dans des communautés nordiques ou dans les communautés. Certains sont entourés quotidiennement par leur culture et leur langue, tandis que d’autres peinent à trouver le moindre reflet d’eux-mêmes dans le monde urbain qui les entoure. Les livres peuvent servir de pont entre ces réalités. Un adolescent du centre-ville de Winnipeg peut se reconnaître dans la même histoire qu’un jeune vivant dans une Première Nation éloignée.
La lecture ne se résume pas aux résultats scolaires ou aux tests de littératie. Lire façonne l’imagination. Lire développe la patience. Lire apprend à réfléchir de manière critique et à comprendre la complexité. Cela permet aux jeunes d’entrer dans d’autres mondes tout en se voyant eux-mêmes avec dignité.
Pendant des générations, les jeunes Autochtones ont grandi sans se voir dans la littérature autrement que comme des stéréotypes, des personnages historiques ou des problèmes sociaux. Aujourd’hui, cela commence enfin à changer.
Un enfant autochtone peut maintenant lire des livres écrits par des auteurs autochtones qui comprennent l’humour des cousins, les tensions liées à l’identité, la beauté des cérémonies, la complexité de la vie dans les réserves et la solitude qui peut parfois accompagner l’existence autochtone en milieu urbain.
Un jeune qui se reconnaît dans une histoire commence à comprendre que sa propre vie mérite elle aussi d’être racontée.
Prolonger la tradition orale par l’écrit
Certaines personnes opposent à tort les traditions orales autochtones aux livres, comme si la lecture était étrangère aux cultures autochtones. Pourtant, les histoires transmises oralement pendant des générations n’ont jamais été superficielles. Elles exigeaient concentration, réflexion et responsabilité de la part de celui qui écoutait. Les livres peuvent prolonger cette tradition sous une autre forme.
Si nous croyons réellement que les voix autochtones comptent, alors nous devons les soutenir. Les parents, les enseignants, les écoles et les communautés doivent encourager de nouveau la lecture. Achetons des livres autochtones. Plaçons-les dans les salles de classe. Plaçons-les dans les bibliothèques. Lisons-les aux enfants. Parlons-en autour des tables de cuisine.
Il fut un temps où les jeunes Autochtones cherchaient désespérément des histoires qui parlaient d’eux-mêmes.
Il y a une génération, de nombreux enfants autochtones fouillaient les rayons des bibliothèques dans l’espoir de se retrouver quelque part dans un livre. Aujourd’hui, les rayons commencent enfin à se remplir de voix autochtones. Le défi maintenant est de s’assurer que la prochaine génération ralentisse suffisamment pour les entendre.
Être vu peut sembler un honneur
Être imaginé, presque une reconnaissance
Ils disent vouloir nous comprendre
Mais souvent, ils écrivent pour prendre











