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Jack Lang: «Défendre la langue arabe, c’est défendre la démocratie»

Source : Le Devoir

À 86 ans, Jack Lang n’a rien perdu de sa vivacité intellectuelle. Pour beaucoup, il demeure l’emblématique ministre de la Culture de l’ère François Mitterrand, celui qui incarna l’âge d’or de la politique culturelle française, inventeur de la fameuse Fête de la musique, promoteur des grandes expositions, ardent défenseur de la démocratisation des arts. Mais loin de se reposer sur ce passé, il s’est depuis plus de dix ans réinventé à la tête de l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, où il poursuit une mission qu’il juge essentielle, soit de bâtir des ponts entre les cultures en redonnant à la langue arabe la place qui lui revient dans la société française.

C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’il publie cette semaine La langue arabe, une chance pour la France, un manifeste bref, mais incisif. L’ouvrage plaide pour réhabiliter un patrimoine linguistique et intellectuel majeur, trop longtemps relégué aux marges de l’école et de la vie publique. « L’arabe est une langue universelle, au même titre que l’anglais, l’espagnol, le chinois ou le français. La maîtriser, c’est s’ouvrir au monde », lance-t-il tout de go en entrevue téléphonique.

À la question de savoir pourquoi publier ce texte aujourd’hui, Jack Lang répond que l’idée lui est venue au dernier Festival d’Avignon, dont la dernière édition a mis à l’honneur la langue arabe. Constatant l’enthousiasme du public, il a perçu l’urgence de souligner ce que cet idiome multimillénaire recèle de richesses multiples, à la fois intellectuelles, poétiques, scientifiques et philosophiques. Il s’agit pour lui d’une étape supplémentaire dans un engagement de longue haleine. « Mon objectif est de faire aimer, découvrir et apprendre cette langue, qui est aujourd’hui la cinquième la plus parlée au monde », explique-t-il.

Jack Lang sait pourtant que son combat est loin d’être consensuel. L’arabe, en France, reste prisonnier de préjugés et sa politisation en a fait un terrain d’instrumentalisation constante. L’ancien ministre socialiste fustige l’« ignorance et les clichés » qui entourent son enseignement, dénonçant l’attitude de certains partis politiques, notamment à l’extrême droite, qui masquent d’après lui leur hostilité aux Arabes derrière le rejet de la langue. Quant à l’opinion selon laquelle apprendre l’arabe relèverait d’un marqueur communautaire, il la balaie d’un revers de la main. « À l’IMA, la moitié des élèves n’ont aucune ascendance arabe ou maghrébine. C’est aussi absurde que de prétendre que l’étude de l’allemand suppose d’être issu d’une communauté germanique. »

Cette bataille pour l’arabe prend chez lui une portée éminemment politique. Défendre cette langue, soutient l’auteur, revient aussi à défendre la démocratie face aux dérives populistes. Observant la montée des extrêmes en Europe, Jack Lang établit un parallèle avec les États-Unis. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, marquée dès les premiers jours de son arrivée à la Maison-Blanche par un décret érigeant l’anglais comme seule et unique langue officielle du pays, symbolise selon lui une présidence raciste, ennemie de la science, de la culture et de la liberté. « Il propage une philosophie du mépris de l’être humain », tranche-t-il.

En France, ajoute l’ancien ministre, la rhétorique anti-arabe relève d’un même système d’ignorance et de rejet de l’autre. Pour autant, il refuse de céder au désespoir. « Rien n’est jamais acquis », reconnaît-il, mais il continue de croire aux ressources profondes des sociétés pour résister à la vague xénophobe. Ce qu’il appelle son « optimisme combatif » s’enracine dans une vie de luttes politiques et intellectuelles. « Les principes qui m’ont toujours guidé sont simples, ce sont le respect de la vérité, du droit, de la justice, la conviction que la culture et l’éducation restent les meilleurs remparts. »

Apprendre dès le plus jeune âge

Pour couper court aux « polémiques stériles », Jack Lang convoque l’histoire. Dès la Renaissance, le roi François Ier avait introduit l’étude de l’arabe au Collège royal (futur Collège de France) aux côtés du latin et du grec. Depuis, la langue a irrigué le quotidien francophone. Café, sucre, algèbre, zéro… autant de mots devenus familiers pour tous, sans que l’on se souvienne toujours de leur origine. « Chaque matin, quand je prends mon café, j’utilise un mot arabe sans même y penser », glisse-t-il au bout du fil. Mais la question dépasse le simple vocabulaire. « La langue arabe se révèle profondément vivante, en constante ébullition. Elle est aussi la langue des juifs du monde arabe et celle des chrétiens d’Orient qui, au Liban par exemple, célèbrent leur messe en arabe. »

À sa dimension liturgique s’ajoutent des fonctions littéraires et véhiculaires, mais aussi ornementales à travers la calligraphie, ou encore musicales, tant son expression embrasse une pléthore de registres. « Par exemple, dans l’arabe, mon mot préféré حب [ḥubb, qui veut dire amour en arabe]

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Titre: Défendre la langue arabe, c’est défendre la démocratie

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