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«L’anniversaire»: une famille malheureuse

 

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On a tous déjà lu ou entendu cette phrase qui ouvre Anna Karénine : « Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » La lucidité de Tolstoï nous rappelle que les gens heureux n’ont pas d’histoire — du moins pour la littérature.

Dix ans après avoir choisi de tourner le dos à ses parents, un homme entreprend d’expliquer, à lui-même surtout, les raisons qui ont mené à cette rupture. Est-il possible d’abandonner ses parents ? C’est la question qui est au cœur de L’anniversaire, roman, enquête et méditation sur un « enfer domestique », sixième livre traduit en français de l’Italien Andrea Bajani, né à Rome en 1975.

« Il y a dix ans, ce jour-là, j’ai vu mes parents pour la dernière fois. Après quoi, j’ai changé de numéro de téléphone, de domicile, de continent, j’ai élevé un mur inexpugnable, j’ai placé un océan entre nous. Ces dix années ont été les meilleures de ma vie », raconte le narrateur sans nom de L’anniversaire, né lui aussi à Rome au milieu des années 1970 et qui a grandi comme en exil dans un village près de Turin, au pied des Alpes.

Son père, une sorte de petit dictateur sanguin, tyran domestique sans envergure, était au centre d’une « constellation de crises de colère ». Il contrôlait tout, a isolé son épouse de sa famille et de ses amis, a laissé passer quinze années avant de permettre l’installation d’une ligne téléphonique à la maison. L’homme avait même, prétendait-il, le « pouvoir de provoquer des maladies » chez les gens qui osaient le contrarier. Sans oublier les épisodes de violence physique, innombrables, dont le fils a surtout été victime.

Dans chacune des scènes de violence, la mère est absente. Pire : elle est là, mais elle détourne le regard.

Sa mère ? Un personnage secondaire de sa propre vie. Une femme soumise et effacée, à part quelques sursauts, qui semble s’être vouée en silence à son mari. « Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste », écrit l’écrivain italien, lauréat du prix Strega 2025 pour ce livre triste et glaçant.

Dans sa trentaine, après ses études universitaires, le narrateur décide de relever la tête et de dire non — de se choisir, comme on l’écrirait dans les ouvrages de « croissance personnelle ». Cauchemars, sueurs, palpitations, angoisse : l’homme, sans le savoir, a tous les symptômes d’un trouble de stress post-traumatique.

Et puis, un jour, après des années d’appels téléphoniques de plus en plus brefs, le fil se rompt. Grâce à une psychothérapeute de Turin aux méthodes souples, à quelques amis et à ce qu’il appelle sa « famille payante » — les propriétaires attentionnés de la pâtisserie où il déjeunait chaque matin, qui le croyaient orphelin —, il va décider un jour de mettre à distance cette fiction intenable qu’est sa famille, dans un pays, l’Italie, où cette institution a quelque chose de presque sacré.

« Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. » Une libération, certes, mais qui s’accompagne aussi d’un certain coût, nous raconte aussi sans pathos et sans regret l’auteur de Toutes les familles (Gallimard, 2013).

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Titre: L’anniversaire

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