Source : Le Devoir
À Montréal, où le bilinguisme est un trait de caractère, le monde du livre fait exception. Librairies, maisons d’édition, événements : les lieux où les deux langues se rencontrent réellement restent rares. Trois textes pour sonder ce décalage. Aujourd’hui, l’édition québécoise aussi en anglais.
« J’ai commencé à publier des livres en anglais sur un coup de tête. Je vends 1000 livres au Québec, j’me disais que ça allait être facile en anglais, vu qu’on est entouré d’anglophones ! », dit en riant Luc Bossé. Le fondateur des éditions Pow Pow se moque encore de sa candeur. Car ils sont rares, les éditeurs du Québec qui publient dans les deux langues officielles. Et plus rares encore ceux pour qui c’est un succès.
Nadine Robert, de Comme des géants / Milky Way, a le vent anglo dans les voiles. Sa maison, fondée en 2014, a lancé sa branche anglaise en 2021. Et son marché le plus important est maintenant les États-Unis : 40 % du chiffre d’affaires. Là-dessus, 12 % des ventes sont réalisées sur Amazon. « C’est énorme, je ne peux passer outre », mentionne-t-elle.
Et ce, avec un catalogue de 36 titres en anglais et 110 titres en français. « À l’an 3 de notre entrée aux États, en 2023-2024, c’était tough ! À l’an 4, les institutions ont commencé à nous connaître. Ce marché-là est gigantesque. Imagine le nombre de bibliothèques dans les municipalités et les écoles ! Cette clientèle, quand elle aime, est fidèle. »
Mme Robert a fait ses premiers titres anglais en 2022. On y compte Giant Giant du Britannique Dylan Hewitt. Elle traduit des livres québécois, produit de nouveaux projets en anglais, achète de droits, comme pour Alyte, de Jérémie Moreau.
« Au début, c’était 50 % du catalogue que je passais en anglais. Maintenant, c’est une minorité de titres, parce que l’anglais et le français ont des marchés et des cultures distinctes. »
La grande difficulté ? La compétition. Linda Leith, des éditions Linda Leith Publishing, et Luc Bossé le disent aussi. « Être une maison minuscule dans un monde de mégagroupes éditoriaux américains avec des moyens déments, qui souvent contrôlent aussi la distribution, parfois l’imprimerie, c’est le plus dur. C’est David contre Goliath », illustre Mme Robert.
Dans les deux dernières décennies, les éditeurs canadiens-anglais majeurs ont été rachetés par des intérêts étrangers, surtout américains. Ceux qu’on appelle désormais « the Big Five » comptent Penguin Random House, HarperCollins, Hachette Book Group, Macmillan Publishers, Simon & Schuster.
« Plusieurs ont pignon sur rue à Toronto et vont publier Margaret Atwood ou Miriam Toews », explique Julien Lefort-Favreau, professeur au Département d’études françaises de l’Université Queen’s. Ce qui laisse comme indépendants canadiens anglais House of Anansi, Cormorant, Coach House, Gaspereau, entre autres.
Tentatives québécoises de conquête anglaise
Par le passé, XYZ Publishing, né en 1999, traduisait les œuvres de la montréalaise XYZ. Dix ans plus tard, après 35 titres, la maison cède cette activité à la torontoise Dundurn.
En 2017, les Éditions de l’Homme publient en anglais avec Juniper Publishing. « Aujourd’hui, il arrive qu’on s’allie avec Simon & Schuster pour des ouvrages et qu’on publie aussi directement en anglais », comme pour Cracking the Quebec Code in 45 minutes, explique Marie-Josée Martel, des communications.
Aujourd’hui, l’Association nationale des éditeurs de livres compte peu de membres qui publient leurs livres aussi en anglais, pour tester le marché de nos voisins.
La Montagne secrète y tâte, avec ses livres disques. Pow Pow avec ses bédés. Et l’historique Septentrion aussi, pour la beauté du geste plus que pour les ventes, selon l’éditeur Gilles Herman.
Les éditions Linda Leith Publishing, dont le bilinguisme était l’âme depuis 2015, ont cessé de faire du français il y a trois ans. « C’est très difficile, faire les deux langues, à cause des coûts supplémentaires. Et le marché canadien du livre s’effondre », confie Mme Leith, qui vient de passer sa maison d’édition à Felicia Mihali.
« Les éditeurs américains livrent au Canada une concurrence féroce. » L’an dernier, seulement 6 % des ventes canadiennes de livres en anglais étaient faites par des éditeurs du pays, y compris les plus gros.
Comparons : au Québec, 59 % des ventes étaient le fait de livres en français made in Canada, selon le système d’information sur les ventes de livres Gaspard.
Les enquêtes de l’inspecteur Luc Vanier, signées par le Montréalais Peter Kirby, sont des grands succès chez Linda Leith, en anglais comme en français. Et We, the Others : Allophones, Immigrants, and Belonging in Canada, de la journaliste gréco-montréalaise Toula Drimonis, est son best-seller actuel.
L’éditrice donne l’exemple d’En bas de la côte / No Crystal Stair, de Mairuth Sarsfield. « Il fallait que ce livre existe dans les deux langues. C’est le seul qui parle de la communauté noire de Saint-Henri au XXe siècle. »
Livres de peu de
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