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Ukraine : le récit sans filtre d’une lieutenante au front

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Dès les premières pages, le livre de Lara Marlowe impose une évidence brutale : ici, la guerre ne sera ni théorique ni lointaine. « Voici à quoi se réduit ma vie à présent et pour un bon moment : survivre et protéger mes hommes », écrit Yulia Mykytenko, jeune lieutenante ukrainienne dont la voix structure l’ensemble du récit.

Comme il est bon de ne plus craindre la mort n’est pas un roman au sens strict, mais il en possède la puissance narrative : progression dramatique, personnages incarnés, tension constante. La matière est documentaire, l’écriture, elle, relève pleinement du récit.

L’ouvrage s’ouvre sur le front du Donbass, en janvier 2024. D’emblée, le lecteur est plongé dans un quotidien militaire où la stratégie se mêle à l’improvisation : drones baptisés « Bonnie » ou « Jane », positions creusées de nuit, soldats silencieux. « Les soldats s’expriment rarement », note Mykytenko, soulignant cette économie de mots qui devient une clé de lecture. La narration avance par blocs chronologiques, alternant scènes de combat, retours en arrière et analyses politiques. Cette construction fragmentée épouse la logique de la guerre elle-même : discontinuité, attente, ruptures soudaines.

La trame s’élargit rapidement. Le 24 février 2022 marque une césure nette : « Ça a commencé », dit simplement la narratrice à sa mère lorsque les premières explosions frappent Kyiv. À partir de là, le récit bascule dans une chronique de l’invasion à grande échelle. L’interaction entre les personnages — Tamara, la mère psychothérapeute ; Bohdan, le frère ; les camarades d’armes — dessine un réseau de relations tendues par l’urgence.

Les dialogues, sobres, parfois abrupts, traduisent une parole contrainte par la situation : « Tu es officier. Tu as été formée à l’académie militaire ». La décision de retourner au front s’impose moins comme un choix héroïque que comme une nécessité intime.

Le texte se distingue par sa capacité à articuler l’expérience individuelle et l’analyse géopolitique. Mykytenko démonte méthodiquement la rhétorique du Kremlin, citant longuement les discours de Vladimir Poutine pour en révéler les contradictions : « Pas l’histoire telle qu’elle s’était déroulée, mais plutôt sa vision déformée du passé ». Ces passages, denses, mais jamais abstraits, éclairent les ressorts idéologiques de l’agression russe, tout en montrant leurs effets concrets sur le terrain.

L’un des moments les plus saisissants demeure le retour à Bucha. Le récit abandonne toute distance analytique pour décrire l’horreur brute : « 458 civils abattus, et pour beaucoup mutilés, torturés ou brûlés ». Ici, la narration se fait presque clinique. La syntaxe se resserre, les phrases s’enchaînent sans effet, comme pour refuser toute esthétisation.

La rencontre avec Viktoria, ancienne voisine, transforme la tragédie collective en douleur intime : « Ils l’ont abattu devant moi, sans aucune raison ». Cette scène cristallise l’enjeu central du livre : rendre irréfutable ce que certains nient encore.

Sur le plan stylistique, l’écriture privilégie la clarté et la précision. Le vocabulaire technique — drones FPV, guerre électronique, artillerie — cohabite avec des notations sensibles, parfois presque domestiques. Les phrases longues, explicatives, alternent avec des énoncés secs qui tombent comme des verdicts. Ce rythme inégal, volontairement heurté, maintient une tension constante et évite toute monotonie.

Par Nicolas Gary

Dans cet article

L'Actualité CultureVoici à quoi se réduit ma vie à présent et pour un bon moment : survivre et protéger mes hommes

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Comme il est bon de ne plus craindre la mort

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Les soldats s’expriment rarement

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Ça a commencé

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Tu es officier. Tu as été formée à l’académie militaire

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Pas l’histoire telle qu’elle s’était déroulée, mais plutôt sa vision déformée du passé

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458 civils abattus, et pour beaucoup mutilés, torturés ou brûlés

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Ils l’ont abattu devant moi, sans aucune raison

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