Source : Le Devoir
L’art du bref
Avec Strips au ketchup, Iris Boudreau, qui possède déjà une belle feuille de route à titre d’autrice, nous propose une collection que l’on pourrait qualifier de « remastérisée » de strips publiés sur différentes plateformes au fil des années.
Or, maîtriser le récit court n’est vraiment pas donné à tout le monde. On ne dispose que de quelques cases pour instaurer une mise en situation, créer un court développement et, le cas échéant, «puncher». Ou, du moins, offrir une résolution satisfaisante qui ne donne pas l’impression que l’histoire aurait dû se poursuivre.
Et c’est exactement ce que Boudreau réussit, en nous entraînant dans son quotidien et en nous offrant juste ce qu’il faut de lieux communs pour nous garder intéressés. Du genre, on sait d’où elle part, mais pas toujours où elle ira, que ce soit avec ses histoires de chalet, de chats ou de découverte de nourriture japonaise. Le tout avec un dessin simple, mais extrêmement efficace. Et, avouons-le, nous avons ri à voix haute à quelques reprises. Très réjouissant !
François Lemay
Strips au ketchup
★★★ 1/2
Iris Boudreau, Pow Pow, Montréal, 2025, 144 pages
Grimper sur les traces de son grand-oncle
En 1954, le géologue français Pierre Bordet est choisi pour participer à une expédition ayant pour objectif la conquête du Makalu, cinquième sommet au monde en matière de hauteur, situé aux frontières du Tibet et du Népal, dans l’Himalaya. Les Anglais ayant conquis le fameux Everest l’année précédente, on doit donc maintenant s’attaquer à d’autres montagnes, pour des raisons de fierté nationale, probablement, mais aussi pour cartographier la région.
Dans Makalu, nous retrouvons l’autrice Esther Bordet, artiste et aussi géologue, qui part sur les traces du voyage de son oncle, afin de constater l’ampleur du projet, d’en comprendre les tenants et aboutissants, mais aussi de voir quelles traces cet ambitieux périple a laissées. Bien évidemment, les conditions ont beau sembler plus faciles, il n’en demeure pas moins que ces retrouvailles familiales comportent leurs difficultés.
Ici, la force symbolique, la rigueur documentaire et l’honnêteté du récit nous permettent de pardonner quelques maladresses dans la forme.
François Lemay
Makalu
★★★
Esther Bordet, Moelle Graphik, Québec, 2025, 192 pages
Le regard vacille, l’art résiste
Avec Iris, le dessinateur suisse Fabian Menor signe un roman graphique d’une belle finesse sur la vieillesse, la création et la perte de maîtrise. Son héroïne, peintre abstraite au caractère aussi rigide que ses compositions géométriques, voit son monde vaciller lorsqu’une maladie oculaire dégénérative altère sa perception.
Iris est un personnage acariâtre, parfois injuste, souvent drôle malgré elle. Son entrée en foyer pour personnes âgées, loin d’un simple cadre narratif, devient un terrain d’observation sensible, où se nouent dépendance et crainte de l’effacement. L’art n’y apparaît ni comme refuge ni comme consolation, mais comme un combat quotidien, une manière obstinée de rester debout.
Cette bédé expressionniste repose sur une étroite correspondance entre fond et forme. À mesure que la vue d’Iris se trouble, le dessin se transforme : les lignes droites s’arrondissent, les aplats se déforment, l’espace se décale. Le lecteur partage ainsi le champ visuel instable de l’artiste, et éprouve, sans effet appuyé, les vertiges intimes de la maladie.
Œuvre de maturité, l’opus s’impose comme une réflexion profonde sur la fin de vie créatrice et confirme Fabian Menor comme une voix européenne singulière et exigeante de la bande dessinée contemporaine.
Ismaël Houdassine
Iris
★★★ 1/2
Fabian Menor, éditions Atrabile, Genève, 2025, 120 pages
Du boulet de canon au mètre étalon
Un boulet de canon de 36 livres, tiré dans les Caraïbes en 1794, peut-il expliquer l’échec d’une sonde martienne deux siècles plus tard ? C’est ce rapprochement aussi inattendu que réjouissant que proposent Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau dans Le mètre des Caraïbes. En faisant dialoguer Révolution française, piraterie et conquête spatiale, les deux auteurs transforment une histoire de mesures en une fable érudite et malicieusement drôle sur les ratés du progrès.
Le point de départ est historique. La mission du botaniste Joseph Dombey, chargé d’exporter le tout nouveau système métrique hors de France, est brutalement interrompue par des pirates. De cette parenthèse naît un récit jubilatoire, où la rationalité scientifique se heurte à l’arbitraire des usages, aux intérêts politiques et à la fantaisie humaine.
Tandis que Wilfrid Lupano excelle dans l’art de la digression savante, avançant par détours et ellipses et faisant du fiasco un véritable moteur narratif, le dessin vif et truculent de Léonard Chemineau accompagne pleinement cette comédie du savoir. Corps en mouvement, visages grimaçants, décors débordants, le tout concourt à une énergie chaotique, mais toujours
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