Source : Le Devoir
Spécialiste de Louis-Ferdinand Céline et d’Aimé Césaire, des écrivains auxquels il a consacré de nombreux ouvrages, David Alliot fait en quelque sorte un pas de côté en s’intéressant dans son plus récent livre, Les secrets de Sodome, à une portion méconnue de l’histoire de la communauté queer française.
Pour rédiger cette véritable somme, qui relate un siècle et demi d’homosexualité masculine clandestine — de la fin du règne de Charles X (1830) jusqu’à la période contemporaine (1980), la surveillance des homosexuels s’étant arrêtée en 1981 avec l’élection de François Mitterrand —, l’auteur s’est appuyé sur des archives inédites de la préfecture de police de Paris. « Ce qui est très dangereux avec les archives, c’est qu’elles sont extrêmement addictives », explique David Alliot avec le plus grand des sérieux. « Quand on met le doigt dans l’engrenage, c’est très difficile de s’interrompre. D’autant plus qu’on est à une époque fort intéressante, celle où les archives de la préfecture concernant la Seconde Guerre mondiale commencent à s’ouvrir. »
Rappelons qu’en France les archives sont généralement communicables après 75 ans — ou 25 ans après le décès de la personne concernée. « L’objectif du législateur, c’est d’éviter que qui que ce soit porte plainte parce que son nom s’est retrouvé dans un livre ou un article. Le but, en fait, c’est d’attendre que tout le monde soit mort », explique l’auteur.
C’est peu de dire que David Alliot est un habitué des archives de la préfecture de police. « Quand le type derrière le comptoir me voit arriver, il doit se dire : “Mon Dieu, l’emmerdeur est de retour.” Je plaisante, ils sont très sympas ! C’est un petit service, c’est presque la maison pour moi. Je n’y vais pas en chaussettes, mais presque. Paradoxalement, ce n’est pas très connu. C’est peu exploité par les chercheurs, alors que c’est une mine d’or. »
Une matière phénoménale
Un jour qu’il travaillait sur ses sujets principaux, David Alliot aperçoit les archives de la brigade mondaine. « La mondaine, à Paris, ça concerne à 70 % les prostituées de Pigalle », explique-t-il. « Les 30 % restants touchent les homosexuels, un pan de l’histoire qui est très peu connu. En fouillant, j’ai été très surpris par ce que j’ai découvert. »
En passant par les renseignements généraux, accessibles après seulement 30 ans, le chercheur parvient même à consulter les dossiers sur l’écrivain Jean Genet, le chanteur Charles Trenet et le journaliste Guy Hocquenghem, sans oublier celui à propos du Front homosexuel d’action révolutionnaire, mouvement créé en 1971. « Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose de cette matière phénoménale, qu’il y avait là une histoire à raconter, un récit qui s’étale sur presque deux siècles. »
Si le « crime de sodomie » a été aboli pendant la Révolution française, en 1791, cela n’a pas mis fin à la surveillance policière. Jusqu’à ce que Mitterrand remplace en 1982 la majorité sexuelle spécifique aux homosexuels (21 ans) par une majorité sexuelle unique fixée à 15 ans, Paris a été le terrain d’un affrontement entre policiers et homosexuels au nom de la morale. C’est cette réalité, cette histoire dans l’Histoire que le livre de David Alliot fait renaître, une vie parallèle qui se déroule notamment dans les jardins publics, les cinémas, les vespasiennes et les établissements de bains.
L’ouvrage de 576 pages est divisé en trois parties : « De la monarchie de Juillet à la Belle Époque (1830-1914) », « Des années folles à la déclaration de guerre (1920-1940) » et « Luttes et répressions (1940-1981) ».
Dans cette entreprise, David Alliot agit comme un passeur, une courroie de transmission, mais aussi comme un décrypteur. « Déjà, il faut réfléchir à la manière d’un policier, connaître leur mode de fonctionnement », précise-t-il. « Par exemple, pour en apprendre sur Genet ou sur Cocteau, il vaut mieux s’intéresser à leur entourage, aux gens avec qui ils vivaient. Ce qui fait le charme des archives, bien souvent, ce n’est pas ce qui est marqué, c’est ce qui n’est pas marqué. Ce qui est formidable, c’est le sous-entendu, le non-dit, les opinions qu’on devine malgré le droit de réserve que les policiers sont censés adopter. En somme, c’est ce qui se trouve entre les lignes. »
Le reflet d’une époque
David Alliot ne perd jamais de vue que les dossiers qu’il consulte ne rendent compte que du point de vue des policiers. « Ces documents sont à sens unique. Il appartient au lecteur de faire la part des choses », reconnaît-il.
« Mais dans les rapports d’une institution qui doit répondre aux questions du pouvoir, on déniche de précieuses informations. Par exemple, dans les Notes sur la pédérastie, un texte que je reproduis dans le livre, un fonctionnaire de police fournit, à la demande d’un ministre, le profil du pédéraste. On y trouve une foule de clichés, si bien qu’on ne peut s’empêcher de rigoler en lisant ça aujourd’hui. Mais ça en dit long sur l’époque. Qu’est-ce que c’était l’homosexualité pour la police après la Première Guerre mondiale ? On a là une réponse, et ce n’est pas très reluisant. »
Tout en souffrant d’une répression quasi constante, les homosexuels français, à tout le moins certains d’entre eux, plus habiles, plus audacieux ou encore plus socialement privilégiés, ont su déjouer les interdits. « Cette ingéniosité que les homosexuels déploient pour contourner les lois, c’est le côté amusant de ce livre », précise David Alliot. « Un bon exemple, ce sont les pissotières, dont on détourne astucieusement le rôle en les transformant en lieu de drague. Entre les homosexuels et la police, c’est en permanence le jeu du chat et de la souris. Ça dure pendant presque deux siècles, c’est parfois croquignolesque, mais les conséquences sont souvent moins drôles. »
On trouve des moments de créativité, de résilience, de solidarité et de résistance un peu partout dans l’histoire de la communauté queer. C’est encore le cas aujourd’hui, estime David Alliot : « Même si dans nos sociétés, au Canada comme en France, il n’y a plus de risque, plus de danger à être homosexuel, on ne peut pas être 200 ans dans une forme de clandestinité et puis s’attendre à ce que les réflexes disparaissent du jour au lendemain. »
Une crainte qui est certainement nourrie par la montée de la droite aux États-Unis, une tendance qui s’illustre entre autres par les récentes arrestations de la police de la société d’État Amtrak dans les toilettes des hommes de la Penn Station, à New York, afin de mettre le grappin sur des personnes queers ou migrantes (ou les deux à la fois).
« Mon livre montre qu’il y a une généalogie à tout cela. Que ça ne tombe pas du ciel. Que la répression policière dans les toilettes, ce n’est pas nouveau », précise David Alliot. « À vrai dire, rien n’est jamais acquis. La clandestinité des homosexuels en France n’existe plus en tant que telle, mais elle pourrait revenir. Si on laisse un peu faire, des lois directement ou indirectement homophobes pourraient bien faire leur apparition. Je n’ai pas de réponses, pas de solutions : je me contente de donner matière à réflexion. »
Une version précédente de ce texte a été corrigée: le titre du livre de David Alliot dont il est question est bien Les secrets de Sodome, et non pas Les enfants de Sodome.
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