Au début des années 1990 à Budapest, en Hongrie, István vit seule avec sa mère dans un immeuble de l’époque soviétique. À 15 ans, entre l’école, les séances de masturbation et l’écoute de ses cassettes piratées de Madonna, de Vanilla Ice et de Guns N’ Roses, il se laisse séduire par une voisine mariée qui a l’âge de sa mère, une « vieille mocheté » pour laquelle il n’éprouve aucune attirance. Mais peu à peu obsédé par elle, il va poser un geste fatidique. « Et il est difficile de savoir quelle était son intention. »
Trois ans plus tard, à sa sortie du centre jeunesse où il a été incarcéré, le protagoniste de Chair, le sixième roman de l’écrivain canado-hongrois (et britannique) David Szalay, né à Montréal en 1974, va vivoter un peu avant de s’engager dans l’armée : direction l’Irak. À son retour de mission, cinq ans plus tard, sa médaille de héros est inutile pour lui faire oublier le trouble de stress post-traumatique qui le hante. Puis, on le retrouve devenu bouncer dans un bar de danseuses de Soho, à Londres, avant de devenir chauffeur et garde du corps d’un riche homme qu’il sauve d’une agression un soir dans une ruelle.
Quand l’occasion de coucher avec la femme de son patron va se présenter, il va la saisir — ou se laisser faire. Et, bien sûr, « le fait qu’il n’en ait pas particulièrement envie rend d’une certaine façon leurs rapports plus intenses, plus excitants ». Avance rapide : on le retrouve quelques années plus tard en costume Tom Ford, brassant de grosses affaires, marié et père d’un jeune garçon. La vie est sans justice, elle donne et elle reprend. Ou pas. C’est comme ça. Rien n’est écrit à l’avance, il n’existe aucune logique.
Chair est un roman sec et clinique à la narration elliptique où on accompagne István pendant une quarantaine d’années. Sans pour autant que le lecteur apprenne à le connaître ou qu’il en vienne à se connaître lui-même — ce qui est peut-être la véritable mesure d’une existence réussie, diraient Socrate et Montaigne.
Même la question de l’argent, qui pourrait être centrale, déterminante, ne semble jamais être pour lui une véritable motivation. On ne trouve aucune cupidité chez István, aucun calcul (on le verra), mais plutôt une sorte d’honnêteté brutale qui l’amène à se laisser couler et à suivre le flot. Un courant qui l’entraîne tantôt vers le haut, tantôt vers le bas. Une leçon de souplesse qui laisse aussi un drôle d’arrière-goût.
Avec cet antihéros passif, immobile, sans ambition et sans beaucoup d’intériorité, ballotté comme un grain de pollen par les circonstances, David Szalay signe un roman à la lecture étrangement addictive couronné par le prix Booker en 2025. Très vite, bien sûr, on pense au Meursault d’Albert Camus, le protagoniste de L’Étranger, tout en lui trouvant aussi des tonalités houellebecquiennes.
En un sens, Chair est une exploration de ce que signifie habiter un corps d’homme dans le monde d’aujourd’hui, répondre (ou pas) à ses besoins, les comprendre et les dominer — ou se laisser dominer par eux. « Et cette physicalité bourgeonnante est contenue en soi comme une sorte de secret, alors qu’elle est aussi la surface concrète qu’on présente au monde, et on est ainsi exposé de manière absurde sans savoir si le monde sait tout ou rien de ce qu’on est, car on n’a pas les moyens de savoir si ces expériences sont universelles ou entièrement propres à soi-même. »
Vivre, nous dit David Szalay, est un parcours pour lequel il n’existe ni cartographie ni mode d’emploi. Une sorte de mystère où chacun est seul, enfermé dans sa propre réalité.
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