Un traumatisme. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier la construction de barrages dans le nord de la Suède au XXe siècle. Des projets certes nécessaires pour la modernisation du pays, mais qui ont aussi entraîné l’inondation de villages entiers, parfois reconstruits avant d’être de nouveau submergés. Les populations locales, en particulier les Samis — peuple autochtone vivant dans le nord de la Suède, de la Norvège et de la Finlande —, ont souvent été déplacées sans consultation ni compensation réelle.
L’histoire de ceux qu’on appelait il n’y a pas si longtemps encore les « Lapons » (« porteurs de haillons » en suédois) n’est pas sans rappeler une réalité qui a frappé plusieurs peuples autochtones du nord du Québec, Innus, Cris et Inuits. Les premiers peuples du Québec et de Scandinavie partagent une relation symbiotique au territoire, mais aussi une dynamique comparable dans leurs relations aux États modernes : politiques d’assimilation, grands projets de barrages, souvent lancés au départ sans consultation des populations locales.
Un jour de 1942, au bord d’un lac, au retour de leur migration estivale, Iŋgá, 13 ans, sa mère, Rávdná, et sa tante Ánne découvrent que leur petit village de cabanes est en train d’être inondé. L’eau du lac monte, engloutit lentement les îles et les arbres, les souvenirs et les sépultures, faisant désormais de ce lieu pourtant familier « l’endroit le plus beau et le plus terrible sur terre ». À quelle vitesse devient-on étranger chez soi ? « Très vite, en l’espace d’une nuit. »
On l’aura compris, le premier roman d’Elin Anna Labba est plus qu’une fiction : c’est une reconstitution littéraire d’un épisode central de l’histoire moderne suédoise. Sur 40 ans, de 1942 à 1982, Je suis la mer nous fait ainsi suivre les misères et les combats de trois femmes fortes devant l’adversité, l’injustice et la cruauté du pouvoir central.
Une « chronique bancale, absurde et cruelle », aux yeux de Le Clézio (Prix Nobel de littérature 2008) dans sa préface, selon qui la poète et militante innue Rita Mestokosho, passionaria du combat pour la protection de la rivière Romaine, et Elin Anna Labba « parlent de la même chose, l’amour du lieu, la force des familles, l’héritage transmis par les femmes ».
Dans un style poétique, profondément enraciné dans la nature, Elin Anna Labba, autrice et journaliste samie de 45 ans, elle-même petite-fille de déplacés du nord de la Suède, fait avancer le récit avec une lenteur qui fait écho aux événements qu’elle évoque. Son premier livre, Vies de Samis. Les déplacements forcés des éleveurs de rennes (CNRS, 2022), qui lui a valu l’important prix August, décrivait la migration forcée des Samis de la Norvège vers la Suède de 1919 à 1920.
Si un symbolisme peut-être trop appuyé, souvent répétitif, nous empêche de considérer Je suis la mer comme une grande œuvre littéraire, il demeure qu’il s’agit d’un roman important et engagé. Un texte de mémoire et de revendication nécessaire, qui donne à voir une histoire trop longtemps marginalisée.
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