Source : Le Devoir
L’historien français Éric Anceau donnera la recette d’une histoire nationale « passionnante et dépassionnée » jeudi dans un grand entretien animé par Éric Bédard sur la scène SRC des 8e Rendez-vous d’histoire tenus en marge du Salon du livre de Québec. Pour le gaulliste assumé, le temps est venu de pacifier le champ de bataille de l’Histoire en renvoyant dos à dos les nostalgiques du « roman national » et les partisans de sa déconstruction.
Éric Anceau a fait le tour de la question l’année dernière dans son Histoire de la nation française parue chez Tallandier. Il a récidivé la même année avec sa Nouvelle histoire de France, réunissant une centaine d’auteurs chez Passés composés. Ce collectif imposant de plus de mille pages s’inscrit dans la lignée des Lieux de mémoire de Pierre Nora, qui a d’ailleurs soutenu le projet paru en octobre 2025, peu de temps après son décès.
« On a tout simplement voulu rétablir les vérités et montrer qu’on peut faire une histoire au-dessus des petites querelles tout en étant proche de la réalité », explique Éric Anceau au Devoir. Le résultat se présente sous la forme d’une brique écarlate à l’écriture serrée, qui éclaire la nation tricolore sous 340 angles. « Il n’y avait pas trop de 1100 pages pour ce qu’on voulait faire », note le directeur de ce collectif encyclopédique. « Le lecteur peut picorer dans le livre pour se faire sa propre idée, on ne défend pas une thèse. »
L’ouvrage s’est écoulé à plus de 30 000 exemplaires en moins de six mois, un succès populaire et critique qui pourrait d’ailleurs avoir son équivalent québécois. « Nous commençons la réflexion sur la forme que devrait prendre un tel livre », explique le professeur Stéphane Savard, de l’UQAM, où Éric Anceau livrera son expérience d’édition devant une vingtaine de collègues vendredi. « Nous ne savons pas encore si cette possible synthèse sera inspirée du livre d’Éric Anceau », précise Savard en insistant sur le caractère embryonnaire du projet.
Éric Anceau sera également l’invité du Musée national de l’histoire du Québec, dont l’ouverture initialement prévue en juin a été reportée au courant de l’été. Le professeur de l’Université de Lorraine est bien au fait des débats ayant entouré la création de ce musée d’État qu’il évoque avec admiration.
La fréquentation épisodique d’un musée peut sembler dérisoire dans la construction du vivre-ensemble à l’ère des réseaux sociaux et de leurs algorithmes, qui confortent l’individualisme. « C’est un élément parmi d’autres reconnaît l’historien, mais un musée, c’est un signe extrêmement fort. »
Anceau ose le parallèle avec le musée du château de Versailles, qui a permis l’achèvement de la construction nationale française au XIXe siècle. « Il y avait des trains entiers qui venaient de Paris et d’ailleurs pour amener des groupes scolaires à ce musée qui était visité par plus de 300 000 personnes annuellement à l’époque. »
Singularité québécoise
Le sentiment national français s’est révélé au sortir de la guerre de Cent Ans (1337-1453), comme le rappelle Éric Anceau dans sa Nouvelle histoire de France. Cette ferveur populaire a ensuite été consolidée par des siècles de monarchie absolue et de centralisation républicaine.
La mise en récit de la nation française est plus simple en apparence que celle d’un état fédéré où s’enchevêtrent les identités concurrentes québécoise et canadienne. Sans oublier les peuples autochtones, qui posent la question existentielle du point de départ d’une nation que l’on a redéfini sur une base territoriale dans le courant de la Révolution tranquille.
L’an zéro de la nation, que l’on situait jadis à la « découverte » du Canada par Jacques Cartier, en 1534, est le plus souvent fixé à la fondation de Québec par Champlain, en 1608. Certains historiens lui préfèrent désormais la tabagie de Tadoussac de 1603, qui permet d’intégrer l’alliance franco-autochtone.
Éric Anceau reconnaît la singularité du cas québécois, qu’il s’empresse toutefois de relativiser en soulignant la complexification du récit national français. « Nous avons aujourd’hui une crise institutionnelle, politique, économique, sociale et même identitaire avec une évolution à l’américaine. »
Les découvertes archéologiques ont en outre rendu la France orpheline de ses « ancêtres gaulois » que lui avait attribués le roman national du XIXe siècle. La Nouvelle histoire de France débute ainsi par un chapitre de Bruno Dumézil consacré aux Francs, ce peuple « barbare » de seconde zone qui a donné son nom au territoire au terme d’un concours de circonstances étonnant.
L’épuisement anticipé de la vague de la déconstruction, qui s’est levée il y a un demi-siècle, rendrait aujourd’hui possible le recentrage du « pendule de l’Histoire » selon Anceau. « On a été beaucoup trop loin et la plupart des collègues en conviennent chez nous », avance-t-il. « Cela dit, il y a eu un caractère salutaire
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