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Prend-on conscience de la vie quand on apprend sa mort?

Source : Le Devoir

Un livre est déposé sur ma table de chevet. Il est tout noir et c’est écrit Le royaume des chuchotements sur la page couverture. En grosses majuscules blanches. C’est facile à lire. On dirait que ces lettres sont éclairées pour nous susurrer de le prendre.

Ça fait quelques jours que mon fils, 8 ans, le scrute du coin de l’œil.

– Maman, le titre de ton livre, il fait peur.

– Je comprends, trésor. C’est un recueil de poésie qui parle de la mort.

– C’est quoi, la poésie ?

– De petites phrases courtes, souvent sans point de fin, qui peuvent faire réaliser de grandes choses.

Les plus incroyables noms jamais donnés au pays des morts

Publié aux Éditions du Boréal dans la collection Brise-glace, Le royaume des chuchotements nous amène dans la tête d’un ado de 13 ans à qui on confirme qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre.

« Dans l’auto, en revenant chez nous, Papa pleure au volant (je l’ai jamais vu morver autant) et maman, maman fredonne / Elle se retourne et me regarde. Son regard dit : “On est ensemble.” / Et pendant une seconde, je le sens. Je sens leur présence pour l’éternité dans la mienne. »

La plume du poète Vincent Lambert m’a fait tourner ces pages une après l’autre en ayant dans le ventre des larmes qui n’étaient pas capables de sortir, une gratitude infinie pour chaque rayon de soleil, sourire, forme de vie croisée sur mon chemin pendant mes pauses (de lecture). Car Lambert offre justement la prise de conscience la plus essentielle, dès les premiers vers : « Je m’en rendais pas compte. Juste à exister, je rayonnais. »

La Vallée des Ombres, la Maison aux Chiffres Muets, le Cimetière des Rires Silencieux, le Château des Reflets Inversés, la Terre des Esprits Légers, le Mont de la Lune Déchiquetée : je ne vous en cite que quelques-uns, mais dans tous ces lieux aux allures de titres de chansons métal, rassemblés sur une page par l’auteur, on réalise combien, dans l’imaginaire collectif, on a été capables de mythifier l’Après.

Mais avant d’y être, de quelle manière s’y rend-on, quand, certains jours, notre corps est si faible qu’on le sent disparaître ? Ou lorsqu’on sait que tout ce qui nous entoure, tout ce qu’on a, tout nous abandonne ? Lambert fait si bien de le nommer : la personne qui meurt n’est pas celle qui abandonne.

La magie de Noël

Tout être s’apprêtant à partir au Jardin de l’Invisible fait aussi du mieux qu’il peut. Son entourage pareillement. À Noël, par exemple, Papa apportera le matelas dans le salon afin que son fils puisse au moins s’étendre à côté du sapin.

« J’accroche une boule. / Rien qu’une. / Je mange une rangée de biscuits. / Je suis clairement le gars / le plus chanceux au monde. »

La poésie jeunesse au royaume des grands

J’ai fait exprès de ne pas vous dire d’emblée que la collection de poésie Brise-glace, chez Boréal, est d’abord conçue pour les adolescents. Car, et je n’en démordrai pas : son plus récent ajout devrait être lu par tous. À travers la voix d’un personnage si touchant et surtout si lucide, Lambert rappelle que tout compte, finalement : « Le pouvoir des gestes, des paroles, tant de pouvoir et je l’ignorais. L’écho infini de ma courte vie. »

Et moi de la mienne, j’aimerais qu’on célèbre ces recueils souvent moins médiatisés, mais ayant tous les pouvoirs de la lumière lente : bercer, tenir en vie, et pourquoi pas tant qu’à y être attraper un Prix du Gouverneur général. À ce Vincent qui a aussi brillamment écrit sur la mort, je le souhaite.

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