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Larry Tremblay, toujours dans le cœur du texte

Source : Le Devoir

Dramaturge, poète et romancier, s’adressant aux jeunes lecteurs aussi bien qu’aux adultes, Larry Tremblay célébrera bientôt 40 ans d’écriture : une quarantaine de livres traduits dans une vingtaine de langues. Ce printemps, alors que Les Herbes rouges rééditent The Dragonfly of Chicoutimi, un monologue intime et politique qui a connu un destin exceptionnel depuis sa création en 1995, La Peuplade publie Proches de la nuit, un recueil dont les poèmes passent par l’enfance pour observer le présent droit dans les yeux.

« J’essaie de ne pas être trop dans les bilans, répond l’auteur qui vit entre Montréal et Paris, quand on lui demande ce qu’il voit lorsqu’il jette un regard dans le rétroviseur. Ça m’empêcherait d’être dans l’avenir. Je pense qu’il est très important de constamment avoir des projets, même s’ils ont peu de chances de se réaliser. Il vaut mieux en avoir quatre, comme ça, il y en a peut-être un qui va voir le jour. C’est cette dynamique de la multiplication qui explique que je m’intéresse depuis toujours à plusieurs genres. En ce moment, j’ai des idées de théâtre, de roman, d’opéra et de film. »

Les seules contraintes auxquelles l’écrivain de 72 ans doit faire face, ce sont celles imposées par le vieillissement du corps. « J’apprends à composer avec une certaine lenteur, admet-il. J’écris tous les matins, mais pendant des périodes moins longues qu’avant. Entre deux séances, il est nécessaire que je m’arrête, que je lise ou que j’aille dehors marcher, et puis je suis prêt à m’y remettre. » Il faut savoir que Larry Tremblay pratique l’anatomie ludique. « C’est une méthode basée sur le focus corporel et l’imagination matérielle. Il s’agit d’écrire à partir d’une partie du corps. »

Ainsi, L’orangeraie, où il est question de douleur, d’amour, de compassion et d’humanité, a été écrite à partir du cœur. Tableau final de l’amour, c’était à partir du bas-ventre. Cantate de guerre, à partir des avant-bras et des doigts. « Ça m’amène à choisir un mot plutôt qu’un autre, explique l’auteur. Ça me fait faire des associations, créer des assonances, ça donne une matière et une chair aux mots, ça insuffle un rythme. »

Une éponge

Ce n’est pas d’hier que Larry Tremblay est préoccupé par ce qui ne tourne pas rond sur notre belle planète. Notre véritable obsession pour la surveillance des individus, il en était déjà question dans Ogre en 1997. Notre passion dévorante pour le réel nourrie « tout cuit dans le bec » par nos petits écrans, on l’abordait déjà dans Téléroman en 1999. Notre forte attirance pour la manipulation du vivant, on en traitait déjà dans L’enfant matière en 2012.

« J’essaie d’être poreux, curieux, d’être une éponge, d’absorber ce qui se passe dans le monde, ce qui se dit, ce qui s’écrit, explique Larry Tremblay. D’abord, ça se dépose en moi, puis il y a une période d’incubation, et, finalement, il y a l’illumination, où quelque chose émerge de tout cela. La quatrième étape, la plus difficile, c’est l’élaboration, le vrai travail. Il faut enquêter sur ce qui a surgi, comme s’il s’agissait d’une scène de crime. À ce moment-là, je fais de multiples versions, jusqu’à ce que je sois satisfait du résultat. »

À la mi-avril, perturbé par le renvoi d’Olivier Nora, p.-d.g. des éditions Grasset, par Vincent Bolloré, le milliardaire ultraconservateur qui possède le groupe Hachette, Larry Tremblay a écrit sur sa page Facebook : « Nous sommes à l’époque des trusts, des consortiums, du super, du méga, de l’hyper, de la pensée unique. Ainsi, s’il y a de plus en plus de marques de bière sur les étagères, il y a en contrepartie de moins en moins de propriétaires de ces marques. Cette diversité de produits cache un nombre de plus en plus restreint de gros joueurs financiers. Quand tout le monde achètera le même livre, ce sera la fin de la littérature et la victoire du livre en tant que pure marchandise. »

« Cette concentration, cette marchandisation, ce n’est pas d’hier qu’elle m’inquiète, précise l’auteur. Il y a beaucoup de livres qui se publient, mais la littérature là-dedans est peu à peu perdue. C’est la même situation avec les médias, qui sont contrôlés par un nombre toujours plus petit de joueurs. Maintenant, tout cela se complique de façon dangereuse avec l’intelligence artificielle, qui appartient à quelques multimilliardaires qui ont une grande influence sur la géopolitique. J’ai peut-être l’air pessimiste ou alarmiste, mais ce sont des conditions brutales et il faut en prendre conscience. »

Nettoyer les mots

Dans The Dragonfly of Chicoutimi, classique du théâtre québécois qui restera éternellement associé à Jean-Louis Millette, on entend Gaston Talbot, l’homme qui s’est mis à parler anglais après avoir vécu un grave traumatisme. Pour sa troisième réédition, la pièce a droit à une très belle préface de Dany Boudreault. Rappelons que le comédien, aussi dramaturge et poète, a eu le plaisir d’incarner Gaston Talbot entre 2010 et 2014 dans le spectacle polyphonique mis en scène par le regretté Claude Poissant.

« Je ne peux pas en parler longtemps, parce que j’ai bien peur de fondre en larmes, confie Larry Tremblay, mais la mort de Claude m’a bouleversé. On a fait six productions ensemble. Travailler avec lui a toujours été un immense bonheur. Je n’ai jamais eu besoin de lui expliquer quoi que ce soit. D’abord parce que c’était un exceptionnel lecteur, mais aussi parce qu’il épousait le mystère de mes textes, il aimait avoir un os à ronger, il acceptait de ne pas tout comprendre tout de suite. »

Dans Proches de la nuit, son septième recueil de poèmes, qui paraît à La Peuplade dans une nouvelle collection intitulée Lames, Larry Tremblay « questionne la chair des mots ». « Souvent, les mots sont blessés, ils sont sales, ils sont orduriers. Les mots, c’est comme des hameçons, ils attrapent des cochonneries, il faut donc les nettoyer, pour redécouvrir leur sens, leur brillance. La poésie, ça sert à ça, à contempler le mot comme un objet, à le questionner, presque sans cesse. »

Le recueil est doté d’un caractère narratif, et même d’un héros, le jeune Ezio, ixième enfant dans l’univers de Larry Tremblay, qui ouvre une à une les « fenêtres de la vie » pour récolter des « bribes d’existence ». « Au fil des ans, j’ai accumulé des fragments épars, explique l’auteur, des petits textes que j’ai attribués ici à différents personnages, de manière à objectiver le processus, pour que la poésie ne s’enlise pas dans le “je,” qu’elle ne se limite pas à l’introspection. »

Dans Proches de la nuit, Larry Tremblay imagine un livre, un ouvrage inspirant, émouvant, qui parle littéralement à Ezio, mais qui pourrait tout aussi bien s’adresser aux enfants d’aujourd’hui, ou alors à ceux que nous avons été. « Retourne à la matière / Ne la trompe pas avec le doute / la peur / le mépris / Demeure vif comme la chute d’eau / Il n’y a pas de malheur qui vaille, / pas de sacrifice qui danse / Remets-toi à zéro ».

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