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Wouf

Source : Le Devoir

J’ai fêté mon anniversaire en avril dernier, et j’ai l’impression que je le fais encore surtout pour faire plaisir à ma famille. C’est important pour ma mère, et je comprends ça. Si j’avais un enfant, j’imagine que je voudrais lui faire une fête moi aussi, coûte que coûte. Il y a quelque chose d’un peu égoïste là-dedans, vouloir absolument fêter l’autre, mais c’est un bel égoïsme, celui-là, souligner la vie des gens qu’on aime ne pourra jamais être de trop. Ma mère a fait des pâtes, des coquilles farcies aux artichauts, avec un gâteau aux fruits au milieu de la table. L’écrivain Philippe Delerm a bien résumé l’effet théâtral des anniversaires : il y a toujours une petite mise en scène, des étapes qu’on connaît par cœur. On jase un peu en attendant, comme si rien n’allait arriver, puis quelqu’un se lève, apporte le gâteau, et là tout change un peu sans que ce soit spectaculaire. Tout le monde regarde ses mains ou le feu. La chanson ne commence pas tout à fait en même temps, ça hésite, ça rit un peu. On devient le centre, même si on n’en a pas tant envie. On pense à un vœu. Pour ma part, je me trompe toujours dans mes vœux. Il faudrait qu’une semaine avant j’y réfléchisse vraiment. Je me sens toujours un peu pris par surprise, c’est con. Je souffle trop vite, ou pas assez fort, et il reste toujours une petite flamme quelque part, comme si quelque chose refusait de s’éteindre complètement. On applaudit, on me tape un peu dans le dos, et ça se dissipe presque aussitôt. Après, on coupe le gâteau, on sert les parts, et tout redevient plus simple. On mange, on parle, on se remet à exister normalement. Mais il reste un petit flottement. Je regarde les autres parler et j’ai l’impression d’être légèrement en dehors, comme si j’étais revenu trop vite à ma place. Ma mère me demande si c’est bon, si je suis content, et je dis oui, bien sûr, c’est vrai, mais pas exactement comme elle l’entend. Je me rends compte que je ne sais jamais quoi faire avec ce moment-là. C’est trop court pour vraiment marquer quelque chose, et en même temps c’est assez long pour qu’on sente que ça devrait compter. Trente-sept ans, ça tient dans quelques secondes de silence forcé, une chanson mal partie, un souffle mal ajusté. Après ça, la soirée continue, on parle d’autre chose, du travail, des nouvelles, de rien de très important. Les assiettes se vident, la table se défait tranquillement, et chacun reprend sa place sans qu’on le dise. Je crois que ce qui me dérange un peu, ce n’est pas l’âge, c’est le fait de devoir le regarder en face, même brièvement. D’habitude, ça passe tout seul, les années s’empilent sans bruit. Là, il faut les nommer, les compter, les mettre sur un gâteau. C’est peut-être ça, le vrai moment étrange : voir le temps prendre une forme, juste quelques secondes, avant de disparaître encore. Et après, il ne reste plus grand-chose à faire que continuer, comme si de rien n’était, en gardant pour soi ce petit décalage, ce moment où on a été regardé un peu trop longtemps.

Je crois tout de même que certaines mises en scène sont nécessaires. La répétition est rassurante. Peut-être que je fais semblant d’être indifférent face à ça, mais au fond de moi, je jubile devant mon gâteau. C’est étrange de continuer à jouer un rôle auquel on croit à moitié, mais d’y trouver quand même une forme de stabilité, comme si le simple fait de répéter empêchait quelque chose de s’effondrer complètement. Il y a une sorte de confort dans le déjà-vu, dans le fait de savoir exactement ce qui va se passer, dans quel ordre, avec quelles phrases à peu près. On pourrait presque réciter la soirée d’avance : quelqu’un va dire que le temps passe vite, quelqu’un d’autre va parler de l’an prochain, et moi je vais sourire au bon moment, répondre ce qu’il faut, faire semblant de ne pas trop réfléchir. Et pourtant, ça marche. Même si je sais que tout est un peu joué, un peu attendu, ça me tient en place. Le gâteau au milieu de la table, les bougies, la chanson qui part de travers, tout ça fait comme une petite structure fragile mais suffisante pour contenir quelque chose. Sans ça, peut-être que la soirée se diluerait complètement, ou que je ne saurais plus trop où me situer dans tout ça. Là,

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