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«Fétiches funèbres» : écrire pour sa petite gothique intérieure

Source : Le Devoir

Montréal, 2168. Micropucée, la population délaisse la réalité au profit de réalités virtuelles. Au trépas, les gens se liquéfient instantanément. Voilà une vision de l’avenir qui en dit long sur ce que pense de la société actuelle Martine Bourque, qui met en scène une protagoniste, Raven, abhorrant ce monde hypertechnologique.

« Écrire, c’est cathartique. C’est pour ça que mes personnages ont des noms super clichés : j’assumais pleinement mon désir d’écrire une histoire pour la petite gothique que j’étais à 15 ans », affirme la primo-romancière en entrevue aux Foufounes électriques, salle mythique où débute Fétiches funèbres.

Martine, pour qui l’écriture s’est avérée salvatrice à l’adolescence, pallie ainsi ses crises existentielles, outrée que l’humanité dilapide son potentiel et saccage la nature. « Je trouve notre monde souvent violent, inéquitable, difficile. Je me sens contrainte à beaucoup de choses. J’ai toujours été cette marginale mal adaptée à la réalité qu’on me propose. Quand on vit dans un monde qui n’est pas conçu pour notre sensibilité, on peut développer beaucoup de dégoût. Je trouve ça dur d’être consciente de ce qui se passe dans le monde et de ne pas être enragée. »

Si le dégoût et la rage nourrissent sa plume, il demeure qu’elle a eu un plaisir noir à façonner sans plan sur environ cinq ans son premier roman (qui découle d’une nouvelle homonyme publiée dans la revue Solaris en 2018).

Personnages féminins forts

Au cœur du récit figure Raven, chanteuse de retrogoth deathwave aussi sexy qu’irrévérencieuse et perspicace, dont les gènes pollués lui confèrent des pouvoirs magiques et font d’elle une pestiférée. Cette protagoniste « ni parfaite ni morale » à l’orée de la vingtaine, Martine — qui a elle-même chanté jadis dans un groupe de black métal — l’a créée pour faire plaisir à son adolescente intérieure.

« Il y a un poids dans la moralité, expose-t-elle. On voit aller les ultrariches : il n’y a aucune moralité là-dedans ! Après, on nous demande de l’être. Ça fait du bien de dire : “fuck off, je ne le serai pas”… même si je suis en fait quelqu’un de très empathique ! Mais la fiction est là pour ça, évacuer le méchant. »

Évoluant dans un monde trash et très masculin, Raven incarne la rage féminine, en fait à sa tête, dit ce qu’elle pense, vit ardemment sa sexualité. « Elle ne veut plus subir : elle veut reprendre son pouvoir et le contrôle de son histoire, dit Martine. Si je peux aider une seule femme à réclamer plus de pouvoir, je serai contente ! »

Ses personnages féminins, elle les aime forts et complexes — aussi malveillantes que soient certaines. « J’haïs pas ça, un petit peu de malveillance ! s’esclaffe-t-elle. Je trouve qu’on demande beaucoup aux femmes d’être diplomates, douces, à l’écoute des besoins des autres. À l’époque, il y avait des déesses de la destruction, de l’orage ; il y a quelque chose de séduisant là-dedans. »

Contrer la « bullshit »

Nonobstant son cynisme et son je-m’en-foutisme, Raven est en quête, à l’instar de l’autrice, de rapports authentiques au sein d’un monde déshumanisé (d’où sa fascination pour les rituels funéraires, archaïques). « Je cherche la relation sincère à travers tous les masques de bullshit liés aux technologies : les réseaux sociaux, les filtres, l’intelligence artificielle… C’est beaucoup de faux, très éloigné du ressenti. »

Cette posture appelait une écriture crue, orale, farouche, à l’image de ce à quoi Martine aspire : « offrir un break de l’hypocrisie ». Par sa plume très québécoise dénuée de fioritures, elle se plaît à entrelacer le beau et la crasse.

Marquées en italique, certaines pensées de Raven reflètent les nombreux dialogues intérieurs qui ponctuent les journées de Martine, et laissent transparaître les prises de conscience de l’impulsive chanteuse au fil de ses (més)aventures. Une façon pour l’autrice de souligner l’importance de l’introspection.

« Un moment donné, il faut faire une pause et réfléchir à ce qui se passe en soi, à ce qu’on fait. Pourquoi cette peur de l’autre, de la différence ? J’ai tellement l’impression qu’on est dirigés mondialement par des gens qui ont l’intelligence émotionnelle d’un enfant de 6 ans. Après ça, comment peut-on fonctionner comme société ? »

Critiquer sa société

Si Martine affectionne autant la science-fiction, c’est notamment parce qu’elle permet de critiquer la société en la comparant à des mondes inventés. « On peut se demander comment on en serait arrivés là. J’ai l’impression que les technologies nous déconnectent du lien organique profond entre humains — c’est ce qu’exprime l’autoliquéfaction des corps. C’est comme un capitalisme encore plus extrême : on ne veut plus gérer les gens qui meurent seuls ni, d’un point de vue écologique, les émissions des incinérateurs. »

Fétiches funèbres critique en outre la dévotion et sa part inhérente de déresponsabilisation, Raven narguant

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Titre: Fétiches funèbres

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