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Françoise David : La vie par procuration

 

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Françoise David : La vie par procuration
La rencontre avec Françoise David se fait dans un café du Vieux-Rosemont, quartier qu’elle habite depuis longtemps. C’est le 1er mai, Journée internationale des travailleuses et des travailleurs. Elle qui a milité pendant de nombreuses années à faire respecter les droits de tous les citoyens et de toutes les citoyennes, la coïncidence ne s’invente pas. Surtout en s’apprêtant à parler de Se tenir debout! (Écosociété), son plus récent ouvrage qui invite à la lucidité d’un monde en pleine crise, oui, mais qui nécessite d’autant plus que l’on se lève pour y faire contrepoids. En parallèle, l’ex-politicienne revisite avec nous son parcours de lectrice qui l’a conduite et la mène toujours à des prises de conscience sur une humanité forte de sa complexité et de sa grandeur.

Dès l’apprentissage de la lecture, notre invitée en fait une marotte. Au primaire, qu’elle passe au couvent, elle emprunte chaque jour un livre dans la petite bibliothèque érigée derrière la classe. La religieuse qui enseignait, voyant le manège quotidien, lance un jour à son élève : « Mademoiselle David, c’est impossible, vous ne pouvez pas lire un livre par jour. » « Ce dont je me souviens, c’est du sentiment qui m’a envahie, j’étais insultée », clame celle qui ne mentait pourtant pas. De la comtesse de Ségur à la collection « Signe de piste », elle restera attachée, encore aujourd’hui, à la lecture de romans où une histoire lui est racontée et où les rets de la fiction, pareils à une télésérie, l’empoignent pour ne plus la lâcher. Un des derniers en liste est Les belles promesses de Pierre Lemaitre, pour lequel elle ne tarit pas d’éloges. « C’est quelqu’un qui est capable de nous amener là où vivent les personnages, de nous faire entrer dans leur monde, dans leur imaginaire, dans leur quotidien aussi. Alors, quand j’ai les deux, la belle histoire et l’écriture, je suis heureuse. »

L’opportunité de découvrir de nouvelles cultures n’est pas pour déplaire à Françoise David, qui garde de sa lecture de L’immeuble Yacoubian d’Alaa El Aswany la sensation d’avoir atterri en pleine Égypte. « Quand on m’amène ailleurs, en Amérique latine, en Asie, en Afrique, là j’ai l’impression de faire un grand voyage et d’apprendre à mieux connaître, à mieux comprendre des humains, comme moi, qui ont souvent la même aspiration au bonheur. » À ce propos, elle lance l’idée que tous et toutes, nous devrions chaque année découvrir un livre qui nous amène loin de chez nous dans le but de se rappeler nos fondements universels.

Devenir féministe
Parmi les jalons qui ont participé à l’édification des convictions de Françoise David, nul doute qu’Ainsi soit-elle de Benoîte Groult en fait partie. « C’est un essai, tout petit, très concret, les femmes dans plein de pays du monde. Je suis devenue féministe. » Publié en 1975, il met les lectrices en garde : « C’est pourquoi, à toutes celles qui vivent dans l’illusion que l’égalité est acquise et que l’histoire ne revient pas en arrière, je voudrais dire que rien n’est plus précaire que les droits des femmes. » L’entourage de David et la teneur sociale de l’époque concordent avec un constat chez notre invitée qui intégrera désormais la cause des femmes au centre de toutes ses luttes. Elle s’empare ensuite de l’œuvre entière de Groult, notamment Les vaisseaux du cœur, qu’elle relira à plusieurs reprises. Un roman d’amour, « un des plus grands que j’ai jamais lus », qui aura valu à son autrice les foudres de certains à cause des thèmes de la passion, du vieillissement et du désir qu’il explicite.

Un autre essai percutant pour David fut Les identités meurtrières d’Amin Maalouf, rapportant l’importance des singularités qui doivent cependant éviter de glisser dans l’extrémisme. « Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. » Un titre que notre libraire d’un jour conseille encore et encore.

À travers les romans, Françoise David puise autant de matière à réflexion, comme ce fut le cas pour La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette, qui dépeint l’abandon par sa grand-mère maternelle de ses propres enfants. En débutant la lecture, on ne peut imaginer une pareille chose, puis au fil du récit, écrit avec une absence de présomption, on est incapable de prendre position. « On referme le livre et on est obligé de se poser la question terrible : qu’est-ce que j’aurais fait à sa place? Moi, j’ai toujours pas la réponse. » Au même titre que dans l’autobiographie La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy, l’exploit d’un bon livre réside dans la manière et le talent de dire. Ce dernier, relatant la trajectoire de l’écrivaine, de son Manitoba natal à la France en passant par l’Angleterre, figure au sein des plus importants que notre invitée ait pu avoir entre les mains, tous pays confondus. Avec Bonheur d’occasion, son premier roman brossant le portrait d’une famille peu fortunée du quartier Saint-Henri à Montréal, elle convainc déjà Françoise David qui, à l’époque, se destine au travail social, en lui faisant connaître de l’intérieur les conditions de vie fragiles des Lacasse.

Garder confiance
Notre lectrice ne dément pas son plaisir des romans policiers, révélant son intérêt pour l’auteur Craig Johnson, qui la transporte très loin aux confins du Wyoming. « Moi, je découvre un univers, c’est ça que j’aime. Le meurtre, je m’en fous un peu. » Le Suédois Henning Mankell et l’Italien Andrea Camilleri lui ont également ravi bien des heures.

Et le coup de grâce lui est asséné ces temps-ci par Thélyson Orélien qui, dans C’était ça ou mourir, décrit la route migratoire d’un homme bataillant pour sa survie. « Je suis absolument émerveillée. Ça nous aide tous et toutes à comprendre qu’est-ce que ça veut dire, traverser un continent pour arriver au Québec finalement. C’est un livre magnifique. J’espère qu’il va gagner plein de prix. Ça, c’est un vrai écrivain. »

Françoise David écrit aussi. Fidèle à elle-même, elle se penche dans Se tenir debout! sur les injustices et réitère de nouveau la primordialité du bien commun en souhaitant « attiser le feu de l’espoir ». À sa lecture, nous faisons face à deux émotions contraires. Le constat affligeant des inégalités et en même temps la joie de savoir qu’il existe des solutions. « La plupart des gouvernements du monde fréquentent beaucoup trop les riches et puissants, mais pas assez le monde ordinaire. » D’une manière concise et précise, l’ex-députée de Québec solidaire enjoint à tout un chacun de donner du crédit aux valeurs d’altruisme et de partage qui nous habitent pour construire un avenir qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne repose pas sur l’utopie puisqu’à bien des égards, elle le démontre par différents exemples, nous sommes une multitude à revendiquer davantage de bienveillance et d’équité.

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