Source : Le Devoir
En 2019, la penseuse danoise Emma Holten, au début de sa trentaine, est hospitalisée d’urgence pour une colite ulcéreuse, une maladie auto-immune de l’intestin qui menace alors sa vie. Un an plus tard, elle tombe sur un article du magazine Mandag Morgen dont le titre la sidère : « Les femmes continuent d’être une entreprise déficitaire pour les finances publiques. » Des économistes du ministère danois des Finances — des hommes, pour la plupart — y démontrent que les femmes coûtent davantage qu’elles ne rapportent. Relevant d’une logique purement mathématique, en plus d’être largement acceptée, cette étude, comme tant d’autres effectuées sur le même thème, « accuse » les femmes de « ponctionner » le secteur public, notamment par leur existence hachée par les congés parentaux et autres temps consacrés aux enfants. Donc, selon ces modèles économiques, que ce soit rémunéré ou non, le fait de soigner, d’éduquer, d’accompagner, de nourrir, d’écouter, de réconforter, d’organiser, de soutenir, en somme, tout ce qui permet pourtant à une société de fonctionner, est relégué dans un immense angle mort.
Holten pense alors immédiatement aux personnes qui lui ont sauvé la vie. « Elles travaillaient dans le secteur public, écrit-elle dans le passionnant essai Nous le valons bien. Manifeste pour une économie du soin et du bonheur, récemment traduit en français par Catherine Renaud aux Éditions Robert Laffont et couronné par le prestigieux prix littéraire du quotidien Politiken. Beaucoup gagnaient peu. La valeur de leur contribution était mesurée uniquement par le prix de leur travail. […] Chaque centime que j’ai gagné depuis lors est une conséquence directe du leur. » Cette dernière phrase, à elle seule, fissure tout un système de pensée.
Le Québec aussi s’est bâti sur le travail sous-évalué, quand il n’est pas carrément invisible, et exécuté en grande majorité par des femmes dans les CPE, les cuisines, les CLSC, les bibliothèques, les organismes communautaires, les maisons d’hébergement, etc. Sans compter la « mauvaise habitude » que nous avons de devenir mères… D’ailleurs, selon des données présentées au Sommet de l’économie sociale de 2025, une Québécoise met en moyenne une dizaine d’années à retrouver le revenu qu’elle gagnait avant la naissance de son premier enfant. Aussi, entre 45 et 64 ans, les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à devenir proches aidantes, avec les pertes de revenus que cela entraîne. Puis, à la retraite, l’écart se creuse encore : en 2022, les revenus des femmes de 65 ans et plus demeuraient inférieurs de 26 % à ceux des hommes. Ces inégalités s’accentuent bien sûr lorsqu’elles croisent d’autres réalités, comme l’origine ethnoculturelle, le handicap, l’appartenance autochtone ou l’orientation sexuelle.
En lisant Holten, je revoyais ces êtres qui m’ont accompagnée, ainsi que mes proches, dans l’adversité, les éducatrices qui ont si souvent accueilli mes enfants à l’aurore alors qu’il faisait encore noir, bref toutes ces personnes qui ne reçoivent ni trophées, ni grandes entrevues, ni comptes Instagram pour s’autocélébrer. On en parle lorsqu’elles déclenchent une grève, mais rarement lorsqu’elles empêchent tout de s’effondrer. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
De cela et de cette autre économie qui se déroule derrière les portes closes des maisons, cette satanée charge mentale faite de rendez-vous, de lunchs, de médicaments, d’anniversaires, de formulaires, de lessives, etc. J’en vois plein rouler des yeux. Certains lanceront sur la défensive : « Nous aussi, on aide!» Aider. Le verbe dit tout parce qu’il suppose que quelqu’un d’autre porte déjà la responsabilité. Nous faisons semblant de ne plus être en 1950, pourtant, nous continuons à considérer le care comme une ressource gratuite, inépuisable, appartenant spontanément aux autres. Le reconnaître enfin en priverait plusieurs, justement, de ces doux « privilèges ». Ouch.
Peut-être aussi négligeons-nous ces métiers parce qu’ils nous rappellent ce que nous refusons de voir : notre vulnérabilité. Personne n’aime se rappeler qu’il naît, tombe malade, vieillit et meurt. Même les riches peuvent devenir grabataires et dépendants. Même les riches décèdent. Peut-être que celles et ceux qui prennent soin de nous deviennent alors les témoins gênants de l’inéluctable.
Ainsi, dans les coulisses de ce monde calculé par les cerveaux pragmatiques qui, au fond, ont plus à perdre qu’à gagner en changeant leurs paradigmes, apparaît une autre histoire de l’humanité, celle-là moins obsédée par la conquête, la compétition et le profit que par la coopération, l’interdépendance et le soin. Bien que nous sachions qu’en l’absence de ces forces, plus rien ne fonctionnerait, nous sommes nombreuses à joindre nos forces, à ravaler notre grogne, à faire avec l’humiliation et à réaliser ensemble ce qu’aucun tableau Excel n’a encore réussi à calculer : empêcher le monde de sombrer.
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