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Jonathan Hope : Fantômes et palimpsestes

 

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Jonathan Hope : Fantômes et palimpsestes
Moins de deux ans après Ce lac, un premier roman qui déjà le plaçait dans une catégorie à part, Jonathan Hope revient à la charge avec un nouveau livre qui relève, encore une fois et de façon supérieurement magistrale, le double défi de proposer une œuvre littéraire aboutie, réfléchie, novatrice et captivante, tout en mettant à contribution sa fascination pour l’écologie, les sciences et, de façon étonnante, les voies de passage qui mènent des unes aux autres. Entretien.

Pour quiconque souhaiterait avoir un aperçu de ce qu’on peut trouver dans Escarres, disons seulement que nous sommes en présence d’une authentique fiction, d’un road novel, d’un périple mystérieux vers le Nord, de péripéties en demi-teinte, d’un monologue intérieur bardé de références musicales, historiques et populaires, d’une quête de sens à hauteur d’homme, mais trempée en des temps immémoriaux, d’une nostalgie à la Perec, d’un existentialisme narratif hautement réflexif et d’une finesse langagière aussi fluide que pénétrante.

Comme on peut le lire à la toute fin du livre, dans les notes, Escarres constitue le prolongement, si ce n’est l’aboutisse­ment, de « travaux » entamés durant la pandémie entre membres de diverses cohortes universitaires ayant donné lieu à quelques publications dans la revue Zinc. L’un des projets phares consistait à insuffler une portée littéraire au corpus scientifique : « L’idée, c’était de reprendre, en fait, des travaux ou des recherches en cours en écologie forestière, mais en développant ce qu’on appelait les pertinences littéraires de ces textes-là. Au lieu d’écrire un article scientifique, c’est essentiellement ce qu’ils font en sciences, tsé, on a voulu reprendre le même matériau, mais en faire autre chose. » Une première version de cette initiative avait mené à Boréaliser, qui rassemblait des travaux centrés sur les perturbations affectant la forêt boréale. L’expérience ayant été fructueuse, le groupe a poursuivi l’exploration en se tournant cette fois vers les eskers, « des restants de périodes de glaciations, de rivières sous-glaciaires ».

Un esker, dérivé du mot d’origine gaélique eiscir, qui signifie simplement « crête, élévation », qu’est-ce que c’est, au juste? L’auteur explique que le mot désigne une formation géologique qui, à première vue, n’a rien de spectaculaire : « Essentiellement, ça a pas l’air de grand-chose, c’est un tas de sable, en fait. Mais à force de lire là-dessus, j’ai fini par aller voir ça ressemblait à quoi, en vrai. » En allant en observer sur le terrain, Hope a aussi découvert à quel point l’expérience physique d’un esker est distinctive : « Quand on est sur un esker, on le sait. Je me souviens de randonnées en forêt où on s’aperçoit que tout d’un coup, on monte, puis là, on est sur une crête, et là, la forêt change, c’est surtout du pin, donc on comprend que, voilà, il y a quelque chose au niveau du sol qui est différent, c’est sablonneux et il y a moins de mouches, aussi. » Les eskers jouent également un rôle écologique unique, bien plus important que ne le laisse croire leur apparence modeste, capables de produire une eau d’une pureté remarquable, comme celle de la célèbre source Eska, à Amos : « En gros, un esker, ça fonctionne un peu comme un immense filtre Brita. »

En parallèle des expérimentations accomplies avec ses comparses d’autres disciplines, Hope amorce l’écriture de ce qui deviendra finalement Escarres, un titre déniché par glissement à partir du mot esker. Curieusement, c’est après avoir lu avec un réel et très vif intérêt un guide d’identification des dépôts de surface déniché dans une librairie que l’idée lui est venue. L’auteur s’est demandé s’il était possible de détourner un tel objet de sa vocation première, de déplacer légèrement son usage pour en faire le point de départ d’une fiction. Il souhaitait voir si un outil aussi utilitaire pouvait devenir un moteur narratif, un support pour explorer des référents qui le fascinent, et de quelles façons : « Un guide d’identification, c’est fait pour identifier des affaires dans la forêt ou dans un champ. On regarde les choses, les bibittes, les plantes, puis on regarde notre guide, et dans le meilleur des cas on en ressort avec une connaissance confirmée, quelque chose de concluant. J’ai voulu jouer avec ça. »

La fascination que ces formations sablonneuses ont exercée sur lui tient aussi à l’aspect métaphorique qu’il leur a apposé, les considérant à juste titre comme de véritables palimpsestes, porteurs de temps anciens dont leur présence témoigne : « Au fond, les eskers, c’est un peu les fantômes des glaciers; pour moi, dans le territoire, il y a ces fantômes-là et je me disais : “est-ce qu’il y a d’autres fantômes, ailleurs?” J’ai travaillé dans ce sens-là, je pense. »

Le temps, justement, et particulièrement la conscience de celui-ci et de son passage, ultimement et à diverses échelles, joue un rôle primordial en ce qui a trait au pouls de la narration, à ses respirations, qu’il s’agisse du temps passé, du temps vécu ou carrément des temps de verbe, dont la concordance a nécessité un travail méticuleux : « Je pense que ces questions de langage m’habitent depuis longtemps. C’est peut-être ce qui m’a amené vers les lettres. Ça traversait déjà Ce lac, où les deux agents principaux étaient le lac et le langage. Je voulais continuer ça, mais peut-être de manière moins explicite, moins frontale, avec moins d’ampleur ou d’emphase. Parce qu’il y a quelque chose de moqueur ou de drôle dans le fait de jouer avec le langage. C’est un jeu parmi d’autres, ça m’anime, oui, beaucoup même, mais je ne voulais pas faire quelque chose de facétieux. »

Pour construire son récit, l’auteur explique avoir puisé abondamment dans son imaginaire cinématographique. Plusieurs films qui l’ont marqué ont servi de repères, notamment l’atmosphère de western gothique du Dead Man de Jim Jarmusch ou encore les boucles narratives oppressantes que David Lynch déploie dans plusieurs de ses œuvres : « Je pensais beaucoup au cinéma en écrivant, je visualisais beaucoup ce que je racontais. Je voyais des images plus que des mots, je voulais une texture inquiétante, pas seulement dans les personnages bizarres ou les situations étranges, mais aussi, voire surtout, dans la structure même du récit. »

Au fil de la progression du roman, le magma des repères qui balisent l’univers mental de Hope se déploie avec une aisance naturelle, instinctive. Les influences, les refus, les affinités, tout circule sans jamais s’imposer, porté par une parole qui assume ses ancrages autant que ses déviations. L’auteur explique d’ailleurs qu’il tenait à faire entrer dans le livre ses propres références, convaincu que l’écriture répondait à quelque chose de profondément personnel. Pour lui, savoir ce qu’on veut dire importe, mais reconnaître ce que l’on refuse de reproduire l’est tout autant : « Des fois, on sait ce qu’on veut, mais des fois, on sait surtout ce qu’on ne veut pas. Il y a beaucoup de littérature environnementale qui se prend très au sérieux et considère que son rapport à l’environnement est instantané. Je ne voulais pas que l’environnement soit juste un prétexte. Je me demandais comment faire une littérature environnementale un peu plus expérimentale. Pour moi, c’était important. »

Les propos tracent une ligne claire : une écriture qui refuse les automatismes, qui interroge ses propres outils, qui cherche une manière d’aborder le vivant sans céder ni au sérieux attendu ni à la transparence factice. Ce genre précis, souvent lesté d’une gravité intrinsèque, a parfois tendance à confondre urgence et immédiateté, à croire que le rapport au monde naturel va de soi. Hope, lui, travaille plutôt avec l’écart, dans la mise à l’épreuve des formes, avec une attention soutenue à ce que la littérature peut encore déplacer.

En définitive, à force de filtrer le réel comme un esker filtre l’eau, Jonathan Hope a fini par accoucher d’un roman aussi désaltérant que cristallin. Ne reste plus qu’à vous y plonger!

Photo : © Justine Latour

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