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Mélanie Watt : Le plaisir avant tout

 

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Il y a des signes qui ne trompent pas. Telle cette longue file qui serpente devant le stand de Scholastic, un samedi après-midi du Salon international du livre de Québec, où des lecteurs de tous âges attendent patiemment de rencontrer Mélanie Watt. Souvent présentée comme la maman du célèbre Frisson l’écureuil, mais pas seulement, celle qui illumine depuis plus de deux décennies le monde du livre avec son humour décalé et son coup de crayon fantaisiste est toujours animée par ce désir précieux : offrir aux enfants, et à tous ceux qui le sont restés, le bonheur de rire en tournant les pages.

Mélanie Watt : Le plaisir avant tout

Créer à son image
Si son nom est aujourd’hui indissociable de la littérature jeunesse, rien ne la destinait pourtant à cet univers. Étudiante en marketing, avec des ambitions tournées vers le milieu de la publicité, elle crée son tout premier album, Léon le caméléon, au détour d’un cours d’illustration à l’UQAM. Une révélation! Elle y découvre non seulement le bonheur de raconter en images, mais également un lien naturel avec le jeune lectorat, qu’elle ne quittera plus.

La publiciste n’a toutefois jamais complètement quitté la créatrice. Derrière chacun de ses vingt-deux albums publiés chez Scholastic se déploie un véritable travail d’idéation; chaque livre adoptant sa propre personnalité pour mieux servir le récit qu’il porte : « Si mes livres n’ont pas tous le même look et que je ressens le besoin de me réinventer chaque fois, c’est parce que mon point de départ est toujours une idée. Ensuite, c’est à moi de trouver quels visuels, quelles couleurs et quels mots pourront mieux la communiquer. »

Un travail de création à 360 degrés, taillé sur mesure pour une artiste qui ne se contente pas d’écrire et d’illustrer ses albums, mais en assure également la traduction. Avec une précision presque chirurgicale, tout y est minutieusement calibré afin de trouver la nuance juste pour rejoindre son lectorat dans les deux langues.

Elle parle d’ailleurs de ce besoin de garder un contrôle complet sur son univers artistique, une liberté rare qui lui permet de créer sans compromis. Mais derrière cette maîtrise assumée transparaît un perfectionnisme qu’elle reconnaît volontiers chez elle; un trait de caractère qui n’est pas sans rappeler certains de ses protagonistes à fourrure.

Un succès contagieux
Parmi cette galerie de héros aussi attachants que gentiment névrosés, aucun n’aura marqué l’imaginaire collectif autant que Frisson l’écureuil, qui célèbre cette année ses 20 ans et qui, au fil de quatorze albums, est devenu l’une des figures incontournables de la littérature jeunesse contemporaine.

Mais un tel succès ne tient pas du hasard. Si les lecteurs se sont autant pris d’affection pour ce petit écureuil anxieux, c’est sans doute parce qu’il est précurseur de ces albums sur les émotions que l’on retrouve en abondance aujourd’hui sur les tablettes des librairies. Avec sa façon bien personnelle de comprendre ce qui l’entoure et ses listes de précautions absurdes, le personnage offrait déjà aux enfants une façon ludique d’apprivoiser leurs peurs.

Une part non négligeable de l’engouement pour Frisson peut être également attribuée à sa forme narrative singulière. Avec ses images qui dialoguent constamment avec le texte et ses apartés visuels qui flirtent avec l’imaginaire de la bande dessinée, la série propose une manière complètement différente de lire un récit; non pas de droite à gauche, mais bien en nous invitant à ralentir, à observer, à butiner d’un détail à l’autre. Une façon de raconter, inédite à l’époque, qui faisait le pari de donner quelques sueurs froides à l’industrie de l’édition pour faire confiance à l’intelligence de l’enfant.

Pari plus que réussi pour cette série qui, traduite dans pas moins de vingt-trois langues, continue de séduire enseignants et lecteurs de tous horizons, tous charmés par ce petit écureuil qui n’a jamais cessé de les rassurer en les faisant rire.

Dialoguer par le rire
Et c’est notamment là le secret de toute cette belle aventure éditoriale : injecter de l’humour, un peu, beaucoup, à profusion entre les pages. L’autrice l’assume pleinement, pour qu’une idée prenne vie, il faut d’abord qu’elle l’amuse : « Dès que j’ai un blocage, il faut que je me rapporte à l’essentiel. Il faut que ce soit drôle, que ça reste un bonbon. Si c’est trop calculé, je dois ramener l’histoire à quelque chose de fun et de léger. »

Cette dimension comique passe souvent par une complicité directe entre le personnage et son lecteur, dans des albums où le quatrième mur n’est pas simplement brisé, mais carrément pulvérisé. Qu’il s’agisse de Frisson qui s’adresse sans détour à celui ou celle qui tourne les pages ou de Chester le chat qui tente de prendre le contrôle absolu de son propre récit, Mélanie Watt joue constamment avec les codes de la narration. L’enfant n’est plus seulement spectateur, mais témoin, voire complice du gag. Les situations rocambolesques s’enchaînent avec un ton pince-sans-rire particulièrement efficace, où l’absurde côtoie une étonnante finesse, qui a le don de plaire autant aux jeunes qu’aux moins jeunes qui y trouvent également leur compte.

Mais pas question d’être drôle pour le simple plaisir de l’être. Si s’amuser est essentiel, sa fonction l’est tout autant entre les pages d’un album jeunesse : « Lorsqu’on aborde un sujet plus difficile avec un enfant, on n’a pas le choix de le faire avec une touche d’humour. Pour moi, l’humour aide à alléger le sujet, mais surtout à raffiner les questionnements que l’on peut avoir face à celui-ci sans brusquer les choses. »

Qu’ils abordent les peurs, l’anxiété ou le deuil, les albums de Mélanie Watt ne cherchent pas à imposer une morale. Ils préfèrent ouvrir un espace de réflexion, susciter des questions et accompagner l’enfant avec douceur. On y rit beaucoup, bien sûr, mais entre deux moments de légèreté se développe la liberté de reconnaître ses émotions et de cheminer à travers celles-ci à son propre rythme.

Il était une fois, un capybara
Et c’est cet humour empli d’intelligence et d’une bonne pincée de folie que les lecteurs retrouveront dans son tout nouvel album 10 faits étonnants sur les capybaras.

Dans ce documentaire qui sait comment ne pas se prendre au sérieux, le plus imposant des rongeurs vante les mérites de son espèce sous le regard admiratif d’un singe fasciné. Mais derrière cette mise en scène flatteuse se cache une réalité beaucoup moins reluisante et beaucoup plus odorante.

Sous ses allures comiques, le propos se révèle bien plus incisif et l’album devient un espace ludique pour interroger notre rapport aux fausses nouvelles. Quand la frontière entre vérité et mensonge est volontairement brouillée, comment parvenir à distinguer ce qui est réel de ce qu’on cherche à nous faire croire?

La réponse proposée par l’autrice tient en une invitation claire et essentielle : apprendre à faire ses propres recherches. À l’image du singe, plongé dans son encyclopédie, le jeune lecteur est encouragé à examiner ses sources et à cultiver son esprit critique. Car si la vérité est parfois moins séduisante, elle n’en demeure pas moins… la vérité.

Ce concept d’album, à la fois drôle et d’une intelligence malicieuse, ouvre la voie à une foule de déclinaisons. Bonne nouvelle! Un prochain opus est déjà en chantier et promet, cette fois, de faire perdre quelques plumes à un animal bien connu de la basse-cour et d’offrir, au passage, son lot de franches rigolades.

Les projets continuent de s’enchaîner pour Mélanie Watt, sans que se profile le moindre essoufflement créatif. Vingt-cinq ans après la parution de son premier album, celle qui a donné vie à une ménagerie joyeusement bigarrée poursuit son chemin avec une curiosité intacte et une sincérité désarmante : « Au final, ce que je veux, c’est que mes lecteurs s’amusent et s’approprient les univers que je leur propose. Parce qu’on ne termine jamais vraiment une histoire. Ouvrir un album une seconde fois, c’est déjà en écrire une nouvelle version. » Et c’est peut-être là que réside le legs le plus précieux qu’une autrice puisse offrir : ce désir de revenir aux histoires pour mieux les réinventer, encore et encore.

Illustrations tirées du livre Frisson l’écureuil : Un recueil de cinq histoires (Scholastic) : © Mélanie Watt

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