Source : Le Devoir
Dans son œuvre la plus personnelle, l’écrivaine et activiste mapuche Moira Millán revisite le passé récent de son peuple. Le train de l’oubli narre la dépossession brutale des terres ancestrales au cœur du territoire sud-argentin, mais aussi une résistance qui traverse les générations.
Depuis son refuge de Patagonie, où elle vit et défend depuis des décennies les droits de sa communauté, Moira Millán répond au téléphone d’une voix calme et mesurée. Une sérénité qui imprègne également les pages de son nouvel ouvrage.
Le train de l’oubli s’inspire de l’histoire de sa propre famille pour revisiter un épisode fondateur de l’Argentine : la « Conquête du désert » menée à la fin du XIXᵉ siècle et la construction des chemins de fer par des compagnies britanniques sur des territoires habités par les Mapuches, peuple autochtone établi depuis des millénaires de part et d’autre de la cordillère des Andes, dans le sud de l’Amérique du Sud.
« Le train représente cette métaphore du progrès qui arrive sur les territoires mapuches. Aujourd’hui encore, on nous promet le développement pendant que l’on continue de nous dépouiller de nos terres », déclare Moira Millán en entrevue téléphonique au Devoir
Sous les apparences d’une saga historique, le roman explore les conséquences durables de la colonisation, mêlant amour, spiritualité et violence politique. L’autrice de 56 ans y voit aussi un devoir de mémoire, à la fois envers ses proches et envers les quelques centaines de milliers de Mapuches, encore marqués par la dépossession et la précarisation. « J’ai senti que cette histoire devait être racontée parce que l’Argentine demeure un pays très eurocentré, très raciste, qui continue de nier non seulement les droits des peuples autochtones, mais parfois jusqu’à notre existence », confie-t-elle.
Problème systémique
Née dans la province de Chubut, en Patagonie, Moira Millán est arrachée à sa région natale à l’âge d’un an, lorsque sa famille s’installe dans un bidonville de Bahía Blanca. Cette expérience de déracinement marquera profondément son parcours. Devenue weychafe — « guerrière », en mapudungun —, elle compte parmi les figures engagées du mouvement autochtone en Argentine.
Sous sa plume, le chemin de fer devient le symbole des expropriations, des déplacements forcés et de la rupture d’un équilibre ancien entre les premiers peuples et leur environnement. Sans jamais céder au manichéisme, Moira Millán déploie une fresque qui traverse quatre générations, jusqu’aux années 1930, où les frontières entre colonisateurs et colonisés se révèlent parfois plus nuancées qu’il n’y paraît.
« Le train de l’oubli rompt avec cette idée selon laquelle tout ce qui est blanc serait mauvais et tout ce qui est autochtone serait forcément bon. Le problème est systémique : c’est la colonialité. Mais il y a aussi eu des personnes qui ont choisi la solidarité et l’amour », relate l’écrivaine.
Cette complexité s’incarne notamment dans le personnage de Liam O’Sullivan, un immigré irlandais écartelé entre deux mondes. « Je ne crois pas aux héros. Je crois aux actes héroïques, poursuit l’écrivaine. Liam est un homme plein de peurs, façonné par une culture bien différente de celle de Pirenrayen, une lawentuchefe, guérisseuse mapuche dépositaire des savoirs ancestraux, dont il tombe éperdument amoureux. Leur histoire montre à quel point les relations entre deux univers culturels peuvent être compliquées, parfois presque impossibles à faire durer. »
Les gardiennes du vivant
Le livre puise également dans l’histoire intime de l’autrice du manifeste Terricide, (éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 2025). Fille et petite-fille de cheminots, Moira Millán a grandi au rythme des trains, avant que le démantèlement du réseau ferroviaire dans les années 1990 ne bouleverse sa propre famille. « Le chemin de fer a littéralement traversé notre vie. J’ai grandi dans les trains et j’en garde même de l’affection. Mais il fallait aussi raconter la catastrophe, que c’est au nom de ce chemin de fer que les Mapuches ont perdu leurs terres. »
Si plusieurs épisodes portent l’empreinte de ses souvenirs personnels, Moira Millán insiste sur le fait que Le train de l’oubli n’est pas une autobiographie. Ses personnages principaux relèvent de la fiction, mais leur destin s’appuie sur un important travail d’archives et sur les recherches de spécialistes des violences coloniales subies par les peuples autochtones en Argentine. « Cela aurait pu être l’histoire de n’importe quelle famille mapuche », lance-t-elle.
Le roman est aussi porté par des femmes qui refusent l’invisibilité. Pirenrayen, guérisseuse médicinale et figure centrale du récit, incarne cette transmission des savoirs ancestraux. Pour Moira Millán, ce choix n’a rien d’anodin. « Les femmes mapuches ont toujours joué un rôle fondamental. Nous donnons la vie, mais surtout, nous façonnons des façons de vivre », affirme-t-elle.
Avant l’arrivée des Européens, explique-t-elle, la société mapuche ne reposait pas sur une organisation patriarcale. Les femmes pouvaient être guérisseuses, éducatrices
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





