Source : Le Devoir
Le malheur social peut être bon en quelque chose : nos temps de crise stimulent la popularité des essais au Québec.
Le récent bilan Gaspard 2025 du marché du livre divise les ventes en 22 catégories et 130 sous-catégories. Étrangement, toute cette finesse statistique ne propose aucun regroupement spécifique pour les essais.
L’analyse des données poussées au maximum possible par Patrick Petitclerc, directeur des ventes et du développement de la Société de gestion de la Banque de titres de langue française (BTLF), qui publie le bilan Gaspard, établit que certaines sections comprenant beaucoup d’essais sont en progression, voire en forte poussée. Les ventes ont augmenté de 1,8 % en sciences humaines, de 32,6 % dans la section politique et administration publique, ainsi que de 17,3 % en histoire.
« En résumé, je ne peux pas fournir un chiffre précis pour les essais », note-t-il dans un courriel au Devoir. « Sur un horizon de cinq ans, au sein du regroupement non-fiction, ce sont plutôt les livres pratiques qui montrent un recul (croissance personnelle, cuisine, santé et remise en forme), sans que cela touche particulièrement les essais. »
Ce constat tranche avec la situation américaine. Un article publié le 23 mars par le magazine The New Republic rappelait d’importantes mises à pied dans les collections d’essais de plusieurs éditeurs majeurs, tout comme dans les sections spécialisées des médias. The Guardian a établi le recul des ventes du segment « non-fiction » en anglais à 8,4 % en 2025. The New York Times a parlé d’« une année difficile » pour le genre, avec un seul livre (les mémoires de campagne de la candidate démocrate Kamala Harris) dans les dix meilleures ventes.
La mode semble d’ailleurs là-bas plus favorable aux récits et aux confidences de vedettes de tous horizons qu’aux reportages et aux analyses de fond. Le déclin de la lecture y est peut-être pour quelque chose, mais la concurrence des balados sociopolitiques compte aussi. Avec comme résultat que les écrits faits pour mieux comprendre l’époque sont menacés là-bas, alors qu’ils semblent plus nécessaires que jamais.
« Les ouvrages documentaires de ce type constituent le fondement de notre compréhension du monde, et leur impact dépasse largement le cadre des librairies, des rubriques littéraires, des bibliothèques et des universités », écrit d’ailleurs Paul Elie dans le texte de The New Republic. « Ils représentent un rempart crucial contre la montée en puissance de la culture des “faits alternatifs”, des mensonges éhontés et de l’aveuglement face à l’ignorance. »
Des succès à l’échelle québécoise
La maison Lux Éditeur, spécialisée dans le genre, n’en pense pas moins. Le modèle de base de l’essai veut qu’un « je » parle du « nous » et, chez Lux, ce « je » parle de la gauche. Ses livres courts frappent dans l’air du temps marqué par l’autoritarisme et le populisme états-uniens (chez Lux, on dirait par le néofascisme trumpien).
« On a toujours fait dans l’actualité et dans la revendication », dit Jeanne Simoneau, responsable de la commercialisation et des relations avec les médias à cette maison d’édition. « On bénéficie en ce moment du climat politique. Mais ce n’est pas vrai pour tous nos titres. On peut même se permettre de publier de vieux textes anarchistes du XIXe siècle parce qu’on a des mégasuccès à côté. »
Son catalogue rassemble déjà plus de 200 numéros, et il s’en rajoute entre 15 et 20 par année. Les ventes vont bien — très bien, même —, avec des hausses constantes depuis la pandémie. « La majorité de nos titres connaissent de plus grandes ventes ces dernières années. Quelques titres tirent vraiment les résultats vers le haut », dit Mme Simoneau.
Peu importe le créneau littéraire, des ventes de 3000 exemplaires signalent un succès au Québec. Les tirages initiaux de toutes les nouveautés de Lux atteignent souvent ce seuil, ce qui paraît remarquable en soi. L’éditeur parle d’un ouvrage à succès quand la barre des 5000 ventes est franchie. Les meilleurs des meilleurs, comme Ordures ! Journal d’un vidangeur (de Simon Paré-Poupart) ou Rue Duplessis. Ma petite noirceur (de Jean-Philippe Pleau), font plus de 10 fois mieux. Si l’on transposait ces succès en France, on en serait à près d’un demi-million de ventes par livre.
Les éditions Nota bene témoignent d’un autre modèle, plus niché. Fondées en 1996, elles ont déjà publié près de 90 titres par année, surtout des livres savants sur la littérature et les sciences sociales (dont beaucoup de thèses remaniées).
Depuis l’arrivée d’Étienne Beaulieu à sa tête en 2020, la maison se concentre sur les essais littéraires, avec environ 25 parutions
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.






