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Ainsi de son quatrième roman, Une saison dans la vie d’Emmanuel, publié en 1965, qui reçut dès l’année suivante le prix Médicis peu après son édition chez Grasset, lançant une large diffusion à l’international, avec nombre de traductions.
Romancière, poète, dramaturge, essayiste, scénariste… Marie-Claire Blais avait plusieurs cordes à son arc tendu par l’écriture, sa passion, qui l’aimanta jusqu’à son décès en 2021 à Key West : elle laissait alors une œuvre prolixe couronnée de nombreux prix littéraires dont, notamment, « Soifs », une suite d’une dizaine de romans publiés entre 1995 et 2020.
D’un milieu modeste d’ouvriers, elle commença très tôt à écrire et, malgré une scolarité interrompue à quinze ans faute de moyens financiers et l’exercice de divers « petits » métiers, elle persista dans cette voie en suivant des cours du soir à l’Université, encouragée par ses professeurs. Elle n’a pas vingt ans lorsqu’en 1959 elle publie son premier roman, « La belle bête », qu’une critique québécoise déroutée reçoit négativement dans l’ensemble, choquée tant par le fond de l’intrigue que par son originalité et sa liberté de ton.
On est en effet loin de Maria Chapdelaine et des romans régionalistes, sans parler de ce qui est attendu de l’œuvre d’une jeune fille dans une société particulièrement traditionaliste. L’année suivante, son deuxième roman (« Tête blanche ») creuse le sillon des relations familiales complexes et de l’enfance difficile puis, en 1961, Marie-Claire Blais écrit un court opus mi-romanesque mi-poétique au titre évocateur : « Le jour est noir », qui sera suivi de poésies. C’est aux États-Unis, où elle séjourne grâce à la fondation Guggenheim, qu’elle écrit « Une saison dans la vie d’Emmanuel ».
« Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. » : d’emblée, le roman happe, s’ouvrant sur ce bref constat surprenant suivi d’une phrase sinueuse consacrée à… ces pieds, « image sombre de l’autorité et de la patience », emblèmes d’une dure vie de labeur et d’une personnalité « immense et souveraine ». Voici ce que perçoit Emmanuel, tout juste « né sans bruit par un matin d’hiver ». « C’est un bien mauvais temps pour naître », confie la vieille femme, « nous n’avions jamais été aussi pauvres, une saison dure pour tout le monde, la guerre, la faim et puis tu es le seizième ».
Le nourrisson nous rapporte les propos et vaticinations de l’omnipotente grand-mère, dressant un constat effarant de la misère physique et morale d’une famille trop nombreuse qu’elle régente d’une main de fer et néanmoins leste : « Je suis la seule personne digne de la maison… Je suis forte, mon enfant. Tu peux m’abandonner ta vie. Aie confiance en moi… » Ainsi qu’elle l’en prévient, « Tu apprendras vite que tu es seul au monde », propos paradoxal dans ce contexte, mais qu’un tableau implacable des liens familiaux permet rapidement de comprendre.
Pour le père, être frustre et violent, illettré, qui se tue à la tâche, « l’essentiel, c’est de pouvoir traire les vaches et couper le bois » ; il traite durement sa marmaille qu’il fesse régulièrement le vendredi soir — « soir du châtiment » — mais dont il ne prend pas soin : « je ne comprends pas pourquoi ils ont besoin d’étudier », assène-t-il, ce qui révolte Antoinette (« Ah ! Les hommes ne comprennent rien à ces choses-là »).
Lorsqu’enfin il se repose, il se retire derrière les volutes de fumée de sa pipe, accompagné parfois des fils aînés, taillés sur le même modèle et qui prennent le même chemin, avec leur « grand rire noir… ils ont tous les dents gâtées ». Emmanuel voit en son père « l’étranger, l’ennemi géant qui violait sa mère chaque nuit, tandis qu’elle se plaignait doucement à voix basse ».
Sa mère, dont « il pourrait croire qu’elle l’a abandonné… Elle sera toujours silencieuse », qui « se plaignait que la vie était dure, et les hommes cruels ». Pauvre créature au « sein flétri », épuisée par des grossesses quasi permanentes, elle ne s’occupe pas plus de ses enfants que leur géniteur : nulle tendresse dans cette famille. Antoinette de grommeler : « Vous devriez me remercier de prendre les décisions à votre place ». Repliée sur un macabre passé, « cette triste femme contemplait avec douceur les photos des petites filles disparues et garçons morts », un enfant lui étant « plus cher mort que vivant ».
Dans cette ferme québécoise, les enfants grouillent au fil des ans dans une saleté et une promiscuité délètères, « ruée de vermines » méprisables qui naissent et meurent tout uniment, cohorte de « petites morts noires » par accident, maladie, suicide, sans compter les disparitions : peu de gagnants à cette loterie des naissances. Si Antoinette déplore que « Les funérailles, ça dérange tout le monde », elle se réjouit qu’elles soient l’occasion d’un « bon repas avec M. Le Curé » qui souligne le côté positif du malheur : « Un ange de plus dans le ciel… Dieu vous aime pour vous punir comme ça ! »
Peu avant la mi-temps du roman, la chronique familiale revient au petit-enfant préféré, Jean le Maigre, qui écrit sa saisissante autobiographie, miroir sarcastique des propos d’Antoinette rapportés par Emmanuel. Adolescent pétri de dons, mais impitoyable, menteur et pervers, il sort du lot des innommés qu’on regroupe par âge ou sexe (« frères aînés » crasseux et barbus ; « grandes A » — leurs prénoms se terminant par cette lettre —, « lent troupeau de vaches… fierté obscure d’un bétail apprivoisé » ; « petites blondes » aux tresses angéliques, claquées au hasard « par la main sèche et violente d’Antoinette » qui les épouille ; d’autres toutefois — Héloïse, Pomme, Léopold et Fortuné [dit « Le Septième » !] — émergent de la troupe.
D’une vive intelligence, Jean le Maigre est tuberculeux, comme son frère Léopold qui s’est pendu au couvent [« En voilà une idée, le Vendredi saint ! » commentent le père et les frères aînés en guise d’oraison funèbre]. Il se plaint moins de sa maladie — qu’il « aime comme une sœur » — que des poux et « puces qui nous mangent, la vie est impossible ». Il croque avec verve et clairvoyance son entourage : famille, curé, institutrice… sous l’œil parfois attendri, mais le plus souvent courroucé d’Antoinette : « Ton père a raison, tu es pourri jusqu’au cœur », excédé par le « flot de mensonges qui coulaient intarissablement de sa bouche ».
Brillant élève de Mademoiselle Lorgnette [!], il est fier de ses « fables, versions grecques, éloges funèbres et tragédies que son père jette dans les latrines ». Se réfugiant dans son riche monde intérieur, il écrit sans arrêt [« Je ne peux pas penser à ma vie sans que l’encre coule abondamment de ma plume impatiente »] et sans arrêt il a faim. Faim qu’il trompe en compagnie du Septième — qui « a la peau dure, il ne pleure pas quand on le bat ! » — avec lequel il forme un couple infernal s’estimant supérieur à toute la famille : complices réfugiés dans la cave ou les latrines, ils rient, chantent, blasphèment, boivent de l’alcool dérobé, fument des mégots volés tout en commentant avec lucidité et espièglerie la comédie humaine d’un monde injuste.
Un bien rude séjour en maison de correction, après qu’ils ont mis le feu à l’école par jour de très grand froid, ne corrigera rien. Antoinette avait pourtant prévenu Jean « Méfie-toi de ce monstre aux cheveux rouges… dès le premier jour il a trompé tout le monde avec sa méningite ; mort, il devait être mort… » Mais Jean aime ce frère qui vole, gruge, parjure, par ailleurs étonnamment doué pour les chiffres [« les nombres coulaient dans sa tête. C’était l’habitude d’avoir tant volé d’argent des autres, peut-être »]. Glissant dans la détresse et le dégoût de son prochain, Le Septième risque fort de finir au bout d’une corde. « Abandonnés par notre mère, orphelins errants au visage barbouillé de soupe, et au derrière cuit par les coups… nous avons tenté des suicides que nous n’avons jamais réussis jusqu’au bout, car Héloïse nous trahissait toujours ».
Héloïse, la grande sœur exaltée, d’une « extravagante dévotion », anorexique qui refuse la pourtant maigre pitance que tente de lui imposer la grand-mère, laquelle la place au couvent [« Nous avons une sainte à la maison »]. Mais le séjour au couvent « contribue au réveil d’une sensualité fine et menaçante… qui se tourne vers un désir sans but » et elle est renvoyée pour cause de « crises nerveuses ».
Or la seule façon de survivre et peut-être d’échapper à cette famille dysfonctionnelle, à ce monde sans espoir, c’est de partir tenter sa chance au noviciat ou en ville, dans un emploi salarié. Reste donc pour elle la fuite vers la ville, à savoir une place dans une auberge, où elle sera in fine affectée à d’autres fonctions qu’à la cuisine, pour le bonheur fugace de quelques clients comme le Notaire, dont « l’œil parcourt… son azur lubrique ». Tels que — selon Antoinette — des « animaux que l’on mène à l’abattoir » partent aussi à la ville un petit frère, surnommé Pomme, pour une usine où il perdra des doigts, et le Septième qui y « boit l’âpre vin de la déchéance ».
Quant à Jean le Maigre, toujours aussi désabusé [« Ah ! Les gens vertueux me dégoûtent ! »], il part, comme Léopold avant lui, au noviciat, conscient que ses jours de tuberculeux sont comptés [« Ma grand-mère me pousse vers le tombeau »]. Il « appréciait que le noviciat fût ce jardin étrange où poussaient… les plantes gracieuses du vice et de la vertu » et continuait à écrire fiévreusement son journal et ses poèmes, voire des prophéties sur l’avenir de ses proches, pessimistes, car fondées sur une fatale immuabilité de leur condition.
Après sa mort, Grand-Mère Antoinette — qui toujours « dirige le monde depuis son fauteuil » — chérit d’autant plus le poète, celui qui, grâce à l’écriture et une riche vie intérieure, a tenté de s’évader d’un monde haïssable ; elle essaie de collecter les écrits qui ont échappé à la destruction pour conserver sa mémoire et espère qu’Emmanuel [le Rédempteur, le Sauveur biblique] reprendra le flambeau, d’autant que l’hiver s’achève. « Emmanuel n’a plus froid… le soleil brille », « une tranquille chaleur coule dans ses veines tandis que sa grand-mère le berce ».
Certes, le printemps s’annonce beau, mais « Jean Le Maigre ne sera pas avec nous cette année… » et, sans profond changement des mœurs et des conditions matérielles d’existence, il est à craindre que le Seizième ne puisse trouver sa place au soleil.
On comprend les réactions négatives de critiques québécois, alors choqués par la charge de la jeune romancière contre une société extrêmement traditionaliste, plombée par une impérieuse pratique étriquée de la religion catholique favorisant obscurantisme et aliénation : « On nous a tellement enseigné la peur de Dieu et la peur de vivre », déplorait Marie-Claire Blais.
Combat d’arrière-garde face à une jeunesse québécoise qui, dans les années 1960, se révoltait contre un vieux monde injuste et sclérosé et le maintien des classes défavorisées dans un inexcusable dénuement et une bigoterie étouffante. Le Québec opéra sa révolution silencieuse peu après…
Par Les ensablés
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