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« Pourquoi, avec ma brillante intelligence, suis-je seulement venu ici? » écrivait Ernest Hemingway à propos de Toronto à son amie Gertrude Stein en 1923. Un siècle plus tard, la Ville Reine célèbre pourtant ce journaliste et écrivain américain qui a parfois porté des jugements particulièrement sévères sur elle.
Jusqu’au 25 juillet, Toronto accueille pour la première fois au Canada la conférence internationale de la Société Hemingway.
Plus de 200 spécialistes se pencheront sur la vie et l’œuvre de l’auteur du Soleil se lève aussi, de L’Adieu aux armes et du Vieil homme et la mer.
Les célébrations dépassent le cadre universitaire. Un souper-bénéfice soulignera mardi le 127e anniversaire de naissance de l’écrivain à l’hôtel Chelsea. La programmation comprend aussi une soirée marquant le centenaire du Soleil se lève aussi au Jazz Bistro et une discussion avec Barry Callaghan, fils de l’écrivain torontois Morley Callaghan, qui était un ami proche d’Ernest Hemingway.
La Bibliothèque de référence de Toronto présente également une exposition tirée de ses collections. On peut notamment y voir un exemplaire de 1924 du Toronto Daily Star contenant le dernier article publié par l’Américain pour le journal.
Là où le journaliste devient écrivain
Ernest Hemingway séjourne une première fois à Toronto en 1920, à l’âge de 20 ans, avant d’y revenir en 1923. La ville est extrêmement importante dans sa vie
, soutient Irene Gammel, directrice du Centre de recherche sur la littérature et la culture modernes de l’Université métropolitaine de Toronto.
Il y signe près de 200 articles sur des sujets aussi variés que la boxe, la pêche, la faune et les conflits internationaux. Quand on lit ses textes, on découvre un grand respect pour la ville. On constate qu’il s’y engage véritablement et qu’il s’y immerge
, souligne la chercheuse.
Le romancier américain a vécu pendant environ six mois, entre 1923 et 1924, dans cet appartement de deux chambres, situé au centre de Toronto.
Photo : Radio-Canada
Cette période marque surtout sa transition du journalisme vers la littérature. Plusieurs de ses articles introduisent déjà une dimension autobiographique chez Hemingway. C’est absolument passionnant et cela reste encore à étudier
, ajoute-t-elle.
Dans son dernier article pour le Toronto Daily Star, publié en janvier 1924, Ernest Hemingway raconte une altercation dans un tramway de la rue Queen. Deux passagères rient de son vieux chapeau vert et le comparent à Red Ryan, un braqueur de banque alors recherché à Toronto.
Intitulé The Freiburg Fedora, le texte paraît sous le pseudonyme de John Hadley – le prénom de son fils associé à celui de sa femme. Le journaliste utilisait alors différents noms de plume pour publier davantage d’articles et augmenter ses revenus.
Plutôt que de se présenter sous un jour flatteur, Ernest Hemingway se dépeint comme un homme susceptible, provocateur et déterminé à avoir le dernier mot.
Il se dépeint lui-même sans donner une image entièrement positive de son caractère
, observe Mme Gammel. Selon elle, le récit fait déjà apparaître toute la complexité et l’ambivalence du personnage
que l’on retrouvera dans ses œuvres ultérieures.
Détestait-il vraiment Toronto?
Pendant son second séjour, Ernest Hemingway se plaint d’une ville chère et conformiste où son travail l’empêche d’écrire. Il est impossible de vivre ici
, lance-t-il dans une lettre. Après une querelle avec son rédacteur en chef, il quitte le journal en janvier 1924, rompt le bail de son appartement sur la rue Bathurst et repart pour Paris.
Ernest Hemingway (au centre, avec une moustache) en Espagne (probablement en 1937) durant la guerre civile qui ravage le pays. (Photo d’archives)
Photo : Getty Images / London Express
Affirmer qu’il détestait simplement Toronto serait toutefois réducteur, prévient Mme Gammel : Hemingway s’exprimait très ouvertement sur tout ce qu’il aimait ou détestait.
Surtout, rappelle-t-elle, il avait choisi de revenir s’y installer avec sa femme enceinte. Cela ne pouvait donc pas être si terrible
, croit-elle.
Ses critiques participaient aussi à l’image qu’il façonnait de lui-même. Il se présentait comme un avant-gardiste et un rebelle littéraire. Cela impliquait de rejeter tout ce qui pouvait paraître conventionnel
, explique-t-elle.
Une empreinte dans la littérature canadienne
Si Ernest Hemingway n’est resté qu’un peu moins d’un an dans la Ville Reine, Mme Gammel affirme qu’il continue de côtoyer les Torontois, parfois à leur insu.
Son passage a également nourri la littérature canadienne. Morley Callaghan, rencontré au Toronto Daily Star, est devenu l’un de ses proches avant de le rejoindre à Paris. La poète Gianna Patriarca a consacré Papa Hemingway à ses souvenirs de l’hôtel The Selby où l’Américain a vécu en 1923 et que Margaret Atwood évoque aussi dans La vie avant l’homme. Le roman We Were the Bullfighters de Marianne K. Miller revient, lui, sur les années torontoises de l’auteur.
Son impact a été énorme, mais il reste encore beaucoup à étudier
, estime Mme Gammel.
Aujourd’hui, une plaque orne l’immeuble où l’auteur a vécu sur la rue Bathurst. Ses articles sont conservés dans les archives et les tramways circulent toujours sur la rue Queen, là où l’un de ses premiers antihéros commençait déjà à prendre forme.




