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Mélissa Verreault dans l’univers de Monique Proulx : Traduire la lumière

 

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Certains écrivains et certaines écrivaines ont allumé quelque chose en moi, ouvert un chemin. C’est le cas de Monique Proulx. Comme de nombreux étudiants et étudiantes du Québec, j’ai lu Les Aurores montréales au cégep; un quart de siècle plus tard (je ne rajeunis pas!), je m’en souviens encore. Il y avait quelque chose de magique dans ce livre, d’à la fois simple et splendide; un condensé d’existence mettant en valeur toute la fragilité et la grandeur de l’être humain. En 2022, j’ai eu le plaisir d’animer à la Maison de la littérature de Québec un entretien avec la grande autrice qui nous a également offert Le sexe des étoiles, Homme invisible à la fenêtre et, tout récemment, Le bien ne fait pas de bruit. C’est lors de cette rencontre que j’ai compris. Compris que si les personnages des Aurores montréales m’étaient apparus si vrais et attachants, c’était parce qu’ils avaient pour mère une femme exceptionnelle, vouant un amour incommensurable à l’Autre. J’ai compris qu’en vérité, Monique Proulx n’était pas qu’une grande écrivaine : c’est une grande humaine.

Mélissa Verreault dans l’univers de Monique Proulx : Traduire la lumière

Le destin a voulu que nos routes se croisent à nouveau en 2025. Mon roman La nébuleuse de la Tarentule était finaliste au Prix des cinq continents de la Francophonie et, comme Monique siège sur le jury depuis quelques années, nous nous sommes croisées à Paris lors de la cérémonie de remise du prix — que je n’ai pas remporté. Mais j’ai gagné beaucoup plus : une amitié avec une femme vive, curieuse, libre. Une femme généreuse qui, en privé, m’a fait des commentaires élogieux au sujet de mon livre. Le parfum capiteux des fleurs qu’elle me lançait m’a fait rougir de gêne. Ces compliments valaient à mes yeux tous les prix littéraires du monde. De quelle récompense a-t-on besoin quand Monique Proulx nous dit qu’elle a adoré notre roman?

Le privilège des nuages
On comprendra que, lorsque la rédactrice en chef de la revue Les libraires m’a proposé de pénétrer dans l’univers de Monique pour en tirer une sorte de reportage littéraire, j’ai accepté sans hésiter. Malheureusement, quatre heures de route séparent mon domicile du chalet où elle passe la majorité de son temps; il était donc plus réaliste d’organiser une rencontre virtuelle qu’une visite en chair et en os. Dommage, car j’aurais adoré me rendre dans son repaire des Laurentides pour observer le monde à travers sa lucarne. Cependant, j’allais devoir me contenter de ce que la caméra de son ordinateur consentirait à me dévoiler : des murs en lambris de bois, des fenêtres donnant sur les branches touffues des conifères, quelques étagères de livres. Mais ce ne sont pas ses livres. « Ce sont ceux de mon proprio. Je loue le chalet. Ma bibliothèque est en partie à Montréal, en partie à La Minerve, où je possède un chalet d’été. »

Monique me révèle que ses tablettes à elle sont garnies de bouquins sur les étoiles, les insectes, les champignons, les mousses, les fougères. Sur les manières de les identifier, les cueillir, les cuisiner. C’est que Monique est une amoureuse de la nature. Elle aime l’eau, les montagnes, les plantes, les animaux — qu’ils soient sauvages ou domestiques. Celle qui a longtemps eu des chats a appris à se passer de leur présence depuis la mort de ses deux derniers, en raison de son mode de vie nomade. Elle apprend dorénavant à aimer les chiens. Son propriétaire et voisin a une chienne, qui est un peu devenue la sienne au fil des années. Cette dernière l’accompagne souvent dans ses promenades. « Je n’ai juste pas le droit de la faire rentrer chez moi… Mais je le fais pareil! », avoue-t-elle, espiègle. Son rire d’adolescente de 74 ans inonde les haut-parleurs de mon ordinateur, se déverse dans mon bureau. Je fais intérieurement le vœu d’avoir la même énergie qu’elle rendue à cet âge.

Sans doute en raison des Aurores montréales, livre profondément urbain s’il en est un, j’avais associé Monique Proulx à la ville, à son effervescence, à sa rapidité. Au contraire, elle est constamment en quête de lenteur et de silence. « Je fais tout lentement. Je mange lentement, je marche lentement, j’écris lentement. La lenteur, c’est la seule façon de réussir à voir le hérisson sur le sentier, le huard sur le lac. » Si elle adore contempler la nature, c’est entre autres parce qu’elle apprend beaucoup à son contact, dont à « s’habituer à l’idée de la mort, puisque tout est transformation, à la campagne ». Elle me parle des choses qu’on remarque lorsqu’on s’éloigne des grands centres, me citant en exemple la lumière changeante de la mi-août, qui déjà annonce l’automne. En ville, ce détail nous échappe, parce qu’on n’a pas le même accès au ciel. Dans le bureau de son appartement typiquement montréalais, donc conçu sur le long, elle a d’ailleurs fait percer une fenêtre afin de pouvoir contempler le firmament lorsqu’elle travaille. « J’écris, et soudain passe une nuée de pigeons : ça fait ma journée. Pouvoir voir les nuages est un privilège. »

L’instinct de la beauté
En éternelle optimiste, elle refuse de se laisser abattre par l’état du monde, la souffrance et la solitude en hausse, l’espoir et l’empathie en baisse. Non pas qu’elle soit insensible à tout ce qui passe, au contraire : elle y est extrêmement sensible. Il s’agit même de sa matière première. « C’est la douleur humaine qui m’inspire. Je cherche à explorer comment on peut en sortir, comment on peut la transcender. J’ai toujours des perches à tendre à mes personnages, car je crois que tous les problèmes sont solvables. Et c’est de la nature que j’ai appris ça. Que même dans la douleur, il y a de la lumière. »

À nouveau cette lumière qui revient. C’est assurément le mot qu’elle prononcera le plus souvent au cours de notre discussion d’une heure trente. Telle une photographe des âmes, elle travaille avec cette fameuse lumière lorsqu’elle écrit : « Écrire, c’est traduire la lumière en mots. » Elle emploie également le terme « vibrations » pour parler de ce qui nourrit sa créativité. « Au début d’un projet de roman, je ressens la puissance de l’univers qui veut naître, mais sous forme d’énergie, d’émotions, de ressenti, et mon travail consiste à transformer tout ça en mots. » Toujours expressive, Monique n’hésite pas à gesticuler pour illustrer son propos; elle forme un grand entonnoir avec ses bras pour représenter le processus de réduction par lequel passent cette énergie, ces émotions, ce ressenti. Puis, elle conclut son explication de façon tout à fait prosaïque : « Après être passé dans le goulot d’étranglement, tout ce qui sort bien souvent, c’est un tout petit mot… Une petite crotte de constipation! » La voilà qui s’esclaffe à nouveau comme une bambine, et mon rire se joint au sien pour composer une symphonie printanière.

J’adore sa manière d’expliquer sa démarche artistique avec une poésie chargée de grandes vérités philosophiques pour, l’instant d’après, lâcher une boutade enfantine. C’est que tout est question d’équilibre entre les opposés, chez Monique. Beauté et laideur. Ville et campagne. Réflexions métaphysiques et blagues scatologiques.

Je ne suis donc pas surprise d’apprendre que depuis des décennies, elle pratique l’art d’harmoniser le yin et le yang en faisant du taï-chi. Elle a commencé au début de la vingtaine, moment où la méditation est également entrée dans sa vie. Après avoir essayé à peu près toutes les techniques au fil du temps, elle en est venue à adopter une définition toute basique de l’acte méditatif : « Je m’assois en silence, me dépose dans mon être profond, dans l’arrière-paysage de ce que je suis. » Quand je dis qu’elle a le chic pour les formules poétiques…

Ces deux pratiques font partie intégrante de sa routine d’écriture. Le matin, avant d’entamer quoi que ce soit d’autre, elle doit « se déplier physiquement », précise-t-elle. Après environ quarante minutes de taï-chi, elle médite. Ensuite, déjeuner. Puis, vers 11 heures, elle migre vers son bureau, où elle commence par lire deux-trois lignes d’un texte qui l’allume, la fait vibrer. Souvent, c’est du Christian Bobin ou du Nicolas Bouvier, « dont les phrases font des étincelles ». « J’aime lire des choses qui me ramènent à la beauté, puisque c’est ça que je veux traduire dans mes propres livres. Je cherche à faire revivre l’instinct de la beauté. »

Elle écrit environ une heure, une heure et demie, puis reprend après le dîner, jusqu’aux environs de 16 heures. « Ce sont des journées de paresseuse! » ricane-t-elle. « Je suis quelqu’un de plate! Paresseuse et plate. » Je lui réponds que ça me prendrait un autre mot en « p » pour faire une bonne allitération. « Proulx! », lâche-t-elle du tac au tac. Proulx, paresseuse, plate : ça ne brosse pas un portrait très flatteur ni très représentatif, à mon sens, de la femme énergique et rayonnante qui rigole de l’autre côté de l’écran, mais je n’ose pas l’obstiner. D’autant plus qu’elle met en exergue une chose très importante : ne rien faire constitue une part essentielle du processus d’écriture. Il faut savoir être juste là, disponible, pour accueillir ce qui veut poindre. « Parfois, je suis assise sur une chaise longue en train de prendre du soleil et mon chum me regarde avec un air narquois. “Je travaille”, que je lui rétorque! Mais c’est vrai : quelque chose avance, même quand on n’écrit pas. On sous-estime toujours le travail clandestin de l’écriture, celui qui se déroule même quand on fait complètement autre chose. »

Et Monique adore « faire autre chose ». Aller au théâtre (elle a récemment beaucoup apprécié Ne vous faites pas de souci, présenté au Prospero) ou au cinéma (son dernier coup de cœur : Nina Roza, « un véritable objet de beauté »), cuisiner et recevoir des amis (il y a souvent beaucoup de monde autour de sa table). « J’ai trop la faculté de dire “oui” à la vie », lance-t-elle. Il lui est par conséquent impossible d’écrire en voyage. Par exemple, lors de son plus récent séjour à Paris, elle a de loin préféré se promener sous les cerisiers en fleurs, s’arrêter sur des terrasses, voir des copains que de se contraindre à l’écriture. « Je refuse plus facilement des projets d’écriture que des projets de sortie! »

La littérature comme un feu de joie
Monique me confie qu’elle n’aurait probablement pas accepté de se livrer à un exercice similaire à celui que je réalise en l’interviewant. Elle ne sait pas trop si elle en aurait été capable. La grande Monique Proulx, incapable de tirer le portrait d’une autre écrivaine? J’en doute! Mais Monique aussi doute. Souvent. Siège dans sa conscience celle qu’elle surnomme sa « mère Fouettarde », qui lui répète des affaires du genre « Je te l’avais dit que c’était pas le bon livre, le bon projet, la bonne idée ». Heureusement, elle a appris au fil des années à ne pas lui accorder trop d’importance.

L’autre raison pour laquelle elle refuse généralement les propositions de collaboration, c’est qu’elle ne veut pas se disperser, en venir à manquer de temps pour ses propres projets. Celle qui a choisi de ne pas avoir d’enfants me demande comment, moi, je fais pour me consacrer à l’écriture tout en élevant trois filles. Silence. Je ne sais pas comment je fais… La vérité, c’est que je ne le fais pas si souvent. J’écris, mais rarement mes projets à moi. Ceux des autres, plus payants, ont toujours la priorité, puisqu’il faut bien que je les nourrisse, ces trois bouches-là. J’ai appris à faire la paix avec cette situation, cherchant à me rappeler que je l’ai en partie choisie. Toujours est-il qu’il me manque souvent, cet espace de silence et de liberté où l’écriture devient envisageable.

En ce moment même, je brûlerais d’envie de tout laisser tomber pour me plonger dans un des mille projets que j’ai mis de côté, faute de temps et de disponibilité mentale. C’est que la passion de Monique est contagieuse. Lui parler me rappelle que l’écriture a beau être un geste infiniment solitaire, les écrivains et écrivaines et les artistes en général appartiennent tous et toutes à une sorte de grande famille. « C’est comme si on formait une énorme communauté », lâche-t-elle. « Chacun de nous, tout ce qu’on fait, c’est d’entretenir une flamme immense. » Et j’ai envie de la nourrir à mon tour, la flamme, de contribuer au magnifique incendie de la littérature. « Va brûler sur ta chaise! » me lance Monique, hilare. C’est sa manière toute proulxienne de m’inciter à m’asseoir à ma table de travail, à aménager de la place pour l’écriture dans ma vie. J’ai bien l’intention de lui obéir, puisque jamais je ne voudrais la décevoir. Puisque quand je serai grande, je veux être Monique Proulx.

Mélissa Verreault
L’écrivaine, enseignante et traductrice Mélissa Verreault a publié notamment Voyage léger, Point d’équilibre, L’angoisse du poisson rouge et Les voies de la disparition (La Peuplade). Son livre La nébuleuse de la Tarentule (XYZ), dans lequel elle jouait avec les frontières entre la réalité et la fiction, a été finaliste au Prix des cinq continents en 2025. Avec Maman Cheval (XYZ), elle offre un premier roman graphique émouvant et poétique, dont elle signe aussi les magnifiques illustrations. Habitant temporairement chez sa grand-mère pendant la dépression de sa mère, qui arbore maintenant une tête de cheval, une fillette de 6 ans, observatrice et curieuse, se crée un monde pour traverser les tempêtes. Cette fable animalière dépeint la fragilité des êtres, la résilience des enfants et le pouvoir de l’imaginaire. [AM]

Photo de Monique Proulx : © François Couture
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Photo de Mélissa Verreault : © Alma Kismic

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