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Percé, derrière la carte postale

 

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Tout le monde ou presque a déjà visité Percé ou rêve de s’y rendre un jour. C’est ce qui explique pourquoi l’endroit attire bon an mal an près de 500 000 visiteurs venus d’un peu partout. Mais derrière l’image de son imposant rocher, il est moins connu que le magnétisme de Percé a joué un rôle majeur dans l’histoire socioculturelle du Québec.

C’est une partie de ce que l’historien et muséologue Jean-Marie Fallu nous raconte dans La fascinante histoire de Percé. Tome 2 : L’irrésistible paysage, qui s’intéresse au développement du tourisme. Paru à l’été 2025 chez le même éditeur, le premier tome, sous-titré « Le royaume de la pêche », nous promenait de la présence des Micmacs jusqu’à l’hégémonie du commerçant jersiais Charles Robin, en passant par les « pêcheurs ambulants » français.

Fruit de 15 ans de travail, cette monumentale histoire de Percé, accessible et richement illustrée, vient combler un vide depuis le Percé, sa nature, son histoire, du curé Charles-Eugène Roy, une petite monographie parue en 1947 qui avait fait son temps. Un ouvrage réalisé avec la collaboration à la recherche de l’ethnologue et muséologue Chantal Soucy, source d’une bonne part des illustrations qu’on y trouve.

« C’est un livre qu’on regarde d’abord, et qu’on lit ensuite », lance en riant Jean-Marie Fallu, rencontré par une journée froide de printemps dans le café du bâtiment principal des chalets Au pic de l’Aurore, qui surplombe de façon spectaculaire Percé, son rocher et l’île Bonaventure charcutée par la brume. Un site mythique où, en 1938, l’entrepreneur Jean-Ernest Guité a ouvert un hôtel — à la suggestion semble-t-il d’Eleanor Roosevelt, l’épouse du président américain Franklin Delano Roosevelt (1882-1945).

« Il est toujours venu à Percé des gens attirés par la beauté du paysage. Mais c’étaient des gens de la haute société, beaucoup d’Américains aussi. C’était un tourisme d’élite », fait remarquer Jean-Marie Fallu. Un peu comme l’Américain Frederick James, qui installe sa villa de style néo-Queen Anne sur le mont Joli en 1889, où elle se trouve toujours.

« Les gens venaient par bateaux à vapeur. Mais ce qui a donné un essor à Percé a été l’arrivée du train, en 1911. Ça a amené des gens de la bourgeoisie montréalaise, des notables d’Outremont. » Tel l’écologiste Pierre Dansereau, qui raconte qu’il y a débarqué, émerveillé, une première fois en 1918.

La pêche aux touristes

En 1866, Percé était le poste de pêche le plus important du Canada. Les bâtiments de pêche de la Charles Robin&Company, bien conservés, forment aujourd’hui, fait remarquer l’auteur, un patrimoine bâti exceptionnel, qui rappelle le rôle joué par cette entreprise à Percé, de même que l’importance de la pêche dans son histoire.

De fait, le développement du tourisme à Percé s’accompagne du déclin de la pêche. Les gens de Percé se sont mis à « pêcher le touriste », raconte Jean-Marie Fallu. Maisons de chambres, création d’hôtels par des entrepreneurs qui ont flairé la bonne affaire, sanatoriums : l’offre va suivre le développement de la demande. Comme Jean-Ernest Guité, qui est allé rencontrer à New York les gens de Tauck Tours pour les convaincre d’inclure la Gaspésie — et son hôtel, bien entendu — dans leurs destinations de voyages par autobus.

C’est ainsi qu’au cours des décennies 1940 et 1950, en raison aussi de la guerre en Europe, la moitié des touristes séjournant à Percé provenaient des États-Unis. « Pour eux, poursuit Jean-Marie Fallu, la Gaspésie était très pittoresque. Les gens qui partaient de Boston et venaient ici tombaient dans une société très traditionnelle, c’était des charrettes à bœufs et des charrettes à chiens. Il y avait comme un siècle d’écart. » L’historien, né en 1950 à Carleton-sur-Mer, qui a dirigé le Musée de la Gaspésie à Gaspé de 1982 à 1997, se souvient qu’il s’amusait à compter les grosses roulottes Airstream des Américains qui descendaient vers Percé.

Devenu plus accessible pour les artistes au début des années 1960, Percé est rapidement devenu un lieu important de création. « Les gens pouvaient venir ici et coucher chez un fermier ou chez un pêcheur. Même un artiste qui n’avait pas beaucoup de sous pouvait se tirer d’affaire », explique l’auteur. La rumeur s’est répandue, et Percé est vite devenu, comme l’était Cape Cod pour les Américains de la côte est, un endroit « cool » pour les artistes.

Une réalité qui doit beaucoup, semble-t-il, à l’impulsion de la sculptrice Suzanne Guité (fille de l’hôtelier Jean-Ernest Guité, encore lui) et de son mari, le peintre Alberto Tommi, qui vont créer le Centre d’art de Percé en 1956. Amie de la femme de théâtre Denise Pelletier, Suzanne Guité, souligne Jean-Marie Fallu, « était très branchée sur la colonie artistique de Montréal ». Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Robert Charlebois, Georges Dor, Claude Gauthier, Pauline Julien viendront s’y produire dans le petit théâtre. Même Plume Latraverse a troqué à Percé le pinceau pour la guitare.

Une œuvre extraordinaire, selon lui, qui n’est malheureusement pas assez mise en valeur.

La saga de la Maison du pêcheur

L’auteur de La fascinante histoire de Percé rappelle que Percé a compté dans les années 1960 jusqu’à sept boîtes à chansons, soulignant l’importance du lieu pour quelqu’un comme Robert Charlebois. « Pour moi, Percé et la Gaspésie, c’était le dépaysement total. J’y ai trouvé ce que je ne peux appeler autrement qu’une quête profonde de la poésie », a confié Robert Charlebois à Jean-Marie Fallu. Mieux encore, raconte le chanteur, Percé a été pour lui « sa première Californie ».

« En 1962, la moitié de son cerveau était américain, Frank Sinatra et Elvis, l’autre moitié c’était Charles Trenet et Aznavour. Comme Québécois, il se cherchait. Les gens lui ont dit : “Si tu veux te trouver, va-t’en à Percé, en Gaspésie, va rencontrer le vrai monde, des gens qui sont là depuis le régime français.” » En 1962, on y buvait de la bière et on lisait de la poésie, Pierre Perrault venait de sortir Portulan. « C’est à Percé, en parlant avec des pêcheurs, que Robert Charlebois a décidé de chanter en québécois. » D’autres artistes de la chanson, interviewés par Jean-Marie Fallu, témoignent de cette réalité : Claude Dubois, Tex Lecor, Pierre Calvé ou Claude Gauthier — qui lui ont accordé quelques-unes des 107 entrevues qui ont nourri l’ouvrage.

Mais entre les hôteliers et ces jeunes à cheveux longs venus de la ville, qui veulent découvrir leur pays, des tensions vont apparaître. Un conflit social, intergénérationnel, estime Jean-Marie Fallu, qui a culminé à l’été 1969 avec la saga de la Maison du pêcheur, une boîte à chansons depuis 1964 louée cet été-là par les frères Rose pour héberger des jeunes. Une faune que le chef de police de Percé, à l’époque, va qualifier — avant de les déloger à coups de tuyau d’arrosage — de « bande de bums, de crottés, de drogués et d’impolis ».

À Percé, a déjà raconté Paul Rose, « on a pris conscience que le pays ne nous appartenait pas », ajoutant que leur passage à Percé en 1969 avait été l’un des éléments clés de ce qui les a poussés à agir au sein du FLQ en octobre 1970. Sur le plan du tourisme, le conflit a directement mené à la création par le gouvernement du Québec d’un réseau d’auberges de jeunesse.

Avec cette histoire de Percé, Jean-Marie Fallu a voulu faire, raconte-t-il, le pont entre l’histoire et la mémoire. « L’histoire reste, mais la mémoire est fragile. Ce sont les écrits, les témoignages oraux et les bâtiments patrimoniaux qui forgent l’identité d’un peuple. Si on n’avait pas préservé les anciens bâtiments de pêche, on n’aurait aucun indice comme quoi il y a eu de la pêche à Percé. »

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