Déjà 25 ans depuis l’an 2000. Le Devoir replonge en décembre dans un quart de siècle jalonné par des événements marquants et de nouvelles tendances qui façonnent encore notre société. Dans cet article : la place du livre papier dans un univers de plus en plus numérique.
À l’ère du numérique, où le contenu file sous les yeux avant de se perdre dans le fouillis du Web, le livre en papier devient un objet rare et précieux. Il a un début et une fin. Il nous extrait de la cacophonie ambiante le temps d’une lecture. Cette expérience physique du livre papier, même les jeunes de la génération Z, nés à l’ère numérique, semblent encore l’apprécier. Mais le livre papier est-il en passe de devenir un objet de nostalgie, un peu à la manière du vinyle ?
Dans tous les cas, sa fin n’est pas pour demain. Les ventes de livres numériques plafonnent à 7 %-10 % de la production depuis des années, selon les données de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Ce serait vrai aussi en France, où les jeunes qui ont reçu un « pass Culture » du gouvernement ont, semble-t-il, dépensé 60,2 % de celui-ci en librairie, au détriment des arts vivants, d’ailleurs.
À la librairie de quartier La Maison des feuilles, Marie-Noëlle Durivage, cliente, aime les livres papier. « J’aime le contact, l’odeur des livres. Je passe tellement ma vie devant un écran que j’aime utiliser quelque chose de réel. » Lucile Lesieur, illustratrice, apprécie les couleurs qui viennent avec les livres papier. Mais à la maison, elle a un Kindle, qui affiche les livres en noir et blanc. « Le Kindle, je l’utilise plutôt pour le côté pratique. Je suis insomniaque, et ça me permet de lire sans allumer la lampe, pour ne pas déranger mon mari. De plus, quand je voyage, c’est plus léger que des livres. »
La révolution numérique des livres, c’est en bibliothèque, là où les lectures sont gratuites, qu’elle se déroule, le tout sous forme de prêts.
À la Grande Bibliothèque, par exemple, les prêts de livres numériques et ceux de livres papier sont désormais à égalité. Et selon les données d’une étude réalisée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec, ce sont les lecteurs plus âgés qui sont le plus avides de livres numériques. Il faut dire que ces livres peuvent leur éviter un voyage à la bibliothèque, en plus de permettre un grossissement des caractères pour une personne presbyte, par exemple. « C’est une chose qui semble peut-être contre-intuitive, mais les jeunes ne sont pas ceux qui lisent le plus de livres numériques, note Mélanie Dumas, directrice des collections de la Grande Bibliothèque. Dans l’utilisation qu’on constate, ce sont davantage des personnes qui sont plus âgées qui les empruntent : dans la cinquantaine, la soixantaine, beaucoup de jeunes retraités. Donc, ce ne sont pas les gens qui sont nés avec le numérique entre les mains. »
Mme Dumas a vu apparaître les livres numériques en bibliothèque autour de 2007. « Au départ, c’étaient des collections qui venaient de France ou de plateformes américaines. Mais depuis 2012, on a le prêt numérique, et ça a vraiment accéléré la cadence. Pour l’année 2023-2024, on a enregistré autant de prêts de livres numériques que de prêts de livres physiques. » Et certains livres, notamment dans le domaine scientifique, où des mises à jour sont fréquemment nécessaires, ne sont disponibles qu’en version numérique, constate-t-elle.
En prêts numériques, ce sont d’ailleurs les livres audio, qu’on écoute en faisant son jogging ou en conduisant, qui sont les plus populaires. La Grande Bibliothèque en compte présentement environ 6000. « C’est l’éditeur qui choisit un narrateur, qui peut être l’auteur. Et on se fait raconter le livre. C’est un peu le nouveau phénomène. Il y a vraiment un engouement, poursuit Mélanie Dumas. Dans les dernières années, il y a aussi eu une plus grande production au Québec, notamment avec le soutien financier reçu du gouvernement fédéral. »
À lire aussi
L’imparfait livre numérique
Ce sont les éditeurs qui doivent financer la production de livres numériques sous leurs différentes formes. « Nous, on doit préparer ces fichiers [informatiques] là, explique Geneviève Pigeon, présidente de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Avant d’envoyer un livre à l’impression, on a un [fichier] PDF qui est prêt à être déposé. Par contre, dès qu’on parle d’un ePub — d’un livre qui peut être adapté pour les liseuses —, il faut faire un fichier différent, qui peut être acheté ou emprunté. Ça représente des coûts pour les éditeurs, pour des livres qui vont être essentiellement empruntés. Donc, le marché du livre numérique, là, en matière de rentabilité ou de nombre d’achats, n’a jamais explosé comme on nous l’annonçait il y a 25 ans. »
La technologie elle-même peut être un frein à la consommation de livres numériques. Certains formats ne sont pas adaptés à certaines liseuses, entre autres. Plus accessible en principe, la culture numérique évolue dans une langue inhumaine, souvent coincée dans un dédale de mots de passe oubliés et d’applications devenues désuètes.
« Comme objet, le livre est d’abord une expérience sensuelle avant d’être une aventure intellectuelle », écrit Miguel Tremblé dans le dernier numéro de la revue Liberté, intitulé « Papier, défense d’un amour imparfait ». Le sens du toucher ne ment pas. Et les livres numériques, parce qu’on peut en modifier le format à sa guise, ne rendent pas non plus les trésors de mise en page qu’on trouve dans l’édition de livres d’art ou de poésie. Aussi, au milieu du déferlement de contenu généré par l’intelligence artificielle, le livre papier inspire confiance, note-t-il : « Ce qui est imprimé n’est pas fait pour les machines, mais pour l’humain. »
L’humain avant l’algorithme
Dans une récente étude de l’Institut national de la recherche scientifique sur la découverte des contenus culturels au Québec, les scientifiques ont relevé qu’en matière de livres, les Québécois préfèrent s’inspirer de leur cercle personnel plutôt que de se fier aux algorithmes. Au sujet de ces derniers, les chercheurs notent d’ailleurs que « plusieurs participants s’en méfient et [que] certains adoptent une posture de résignation à leur égard », jugeant que les algorithmes sont « dénués de sensibilité et qu’il s’agit d’un dispositif de marketing n’étant pas digne de confiance ».
Ils poursuivent : « Les ressources numériques sont souvent mobilisées par les participants dans une logique informationnelle — afin de trouver de l’information précise — tout en appelant au discernement critique quant à la validité de cette information obtenue. »
Geneviève Pigeon, de l’ANEL, incite quant à elle à la vigilance envers les plateformes qui proposent parfois illégalement des livres numériques gratuits. « Il y a des gens qui, sans le savoir, vont participer à de la fraude. Il y a beaucoup de documents qui circulent, des PDF gratuits, qui sont illégaux. Tout ça contribue au fait que les artistes et les éditeurs vont perdre beaucoup d’argent. »
À voir en vidéo
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





