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Le monde bout d’une effervescence qui ne se tarit pas. La société, de plus en plus privée de nuances, s’embourbe dans ses désaccords et omet l’essentiel. Rien n’est simple, tout se complique. D’où l’importance de prendre un temps d’arrêt, de souffler et de retrouver la capacité de s’imaginer dans un futur plus serein. Avec leur regard lucide et leur réflexion sensible, les essayistes de cette saison nous proposent des textes qui alimenteront certainement notre cogitation sur les enjeux actuels et nous permettront d’envisager d’autres avenues. Qu’ils confrontent ou qu’ils confortent, qu’ils expliquent ou qu’ils revendiquent, les essais nous fournissent les outils pour faire de nous des citoyennes et des citoyens plus éclairés. Puissent ces mots nous inspirer des actions innovantes!
À surveiller
Une brève histoire de l’espoir
Mathieu Bélisle (Lux)
Notre époque incertaine suscite quelques angoisses pour beaucoup de personnes, n’est-ce pas? C’est pourquoi, afin de répondre à la question de sa fille, Mathieu Bélisle réfléchit au concept de l’espoir, cet espoir qui fait vivre, mais qu’il ne faut pas surestimer, au risque de rêver en couleurs. En replongeant dans les textes des trois grandes religions, de la philosophie et de la littérature, il nous offre un regard rafraîchissant sur le cheminement de la pensée humaine. Sa plume, claire, vive, intelligente, nous encourage à y croire, et à utiliser notre créativité afin de perpétuer ce désir du meilleur, cette envie du beau. En librairie le 17 septembre
La mémoire des matériaux
Élisabeth Cardin (Leméac)
Dans ce minuscule plaidoyer, c’est tout le savoir-faire ancestral qui est honoré et que l’autrice souhaite que l’on s’approprie. Notre société individualiste de surconsommation nous fait omettre quelque chose d’important, soit de favoriser les échanges de toutes sortes par le biais de l’achat local. Utiliser les produits propres à un lieu, c’est saluer ses racines et contribuer à leur essor. Elle nous suggère de poser un regard neuf sur ces objets chargés d’histoires et de techniques qui tendent à s’oublier. Élisabeth Cardin nous incite à apprivoiser notre environnement, et à découvrir les artisans de notre coin de pays pour qu’on réinvestisse le territoire.
Déconnecter : Pour se rebrancher aux racines de notre humanité
Boucar Diouf (Éditions La Presse)
Alors que la rentrée scolaire pointe à l’horizon se faufile cette nouvelle interdiction du cellulaire à l’école. Si l’initiative est louable, elle nous rappelle à nous aussi, adultes matures, que nous utilisons trop nos écrans. Boucar Diouf, avec son regard juste et ses mots apaisants, nous convainc de lâcher prise. Il souligne le capitalisme pernicieux, dénonce l’isolement et la perte de nos liens tangibles avec la communauté humaine, ainsi qu’avec la faune et la flore. C’est en nous recentrant sur la nature que nous reprendrons possession de notre temps et de notre jugement, que nous ralentirons le rythme et apaiserons nos angoisses. En librairie le 24 septembre
Archives de nos amitiés imparfaites
Benoit Jodoin (Triptyque)
C’est de l’amitié, ici, qu’il est question. De cette amitié adolescente intense et intransigeante, dans laquelle deux garçons se mesurent, ne se disent pas tout, hurlent une vérité qu’ils ne veulent pas voir chez l’autre. Benoit Jodoin évoque cet ami avec qui il correspondait, jadis. Il creuse ses souvenirs et se demande, à travers ces lettres qu’il redécouvre, si se dessinait la perspective d’être gai, si le désir queer se construisait déjà. En analysant certaines correspondances masculines plus ou moins célèbres, l’auteur constate que ces amitiés reflètent autant le besoin de s’accepter que celui de se solidariser face à la solitude inhérente à la différence.
Indienne de ville
Isabelle Picard (Flammarion Québec)
L’ethnologue Isabelle Picard nous convoque à une relecture de l’histoire des Premières Nations par le prisme de sa réalité de femme autochtone aujourd’hui. Avec authenticité et tact, elle se souvient du moment où elle a réalisé qu’elle était l’Autre, de ce sentiment de ne pas être adéquate. C’est avec humour et une fine sensibilité qu’elle raconte la vie au sein des communautés, avec ses travers et ses bonheurs. Elle nous invite à apprécier cette histoire que l’on nous a si mal enseignée, et dont elle partage avec nous une perspective distincte. C’est en acceptant cette main tendue que nous pourrons réellement évoluer et vivre ensemble. En librairie le 1er octobre
L’actualité sous la loupe
Triste rappel que les guerres se suivent et se ressemblent, le journaliste Sylvain Desjardins relate le destin de ces hommes, femmes et enfants qui subissent la guerre ou qui la font, et qu’il a rencontrés lors des nombreux conflits qu’il a couverts durant ses quarante ans de carrière. Dans Mes zones de guerre : Récits d’un reporter en territoires hostiles (Éditions La Presse), il raconte les enjeux du quotidien de ces gens qui tentent de survivre, tout en relatant les aléas du métier. Un portrait bouleversant, qui résonne avec l’actualité.
Le politologue Rafael Jacob présente un portrait exhaustif de la route qui a mené à la réélection de Donald Trump dans 2024 : L’Amérique voit rouge (Québec Amérique). Avec minutie et limpidité, il fait le récit de cette improbable et terrible tempête qui sévit aux États-Unis. En résulte un ouvrage de référence fouillé et éclairant, dont la vulgarisation est faite avec brio. Dans Le suicide de l’Amérique (Odile Jacob), François Heisbourg soumet que la réélection de Donald Trump annonce la fin de l’Amérique, et la Chine comme la Russie en seront les témoins privilégiés. Il appelle les Européens à se prémunir des conséquences désastreuses des stratégies douteuses du président.
À la vie, à la mort
Dans La mort, la vie toujours recommencée (Leméac), Yvon Rivard, essayiste au long cours, nous livre une profonde réflexion sur cette violence qui ne s’essouffle pas et prend de l’ampleur. En interpellant la littérature, la philosophie et le fruit de ses pensées, il propose qu’on aborde le sujet de front à l’école en axant l’éducation sur la formation des esprits plutôt que sur les compétences et que l’on se munisse d’une politique plus humaine. Il nous amène à nous familiariser à notre propre mort afin de vivre pleinement. C’est aussi à notre rapport au deuil que Sylvie Bérard nous amène à réfléchir dans Mes morts jeune (Prise de parole). Elle s’interroge sur l’influence qu’ont les deuils que nous traversons sur notre identité. Par le prisme du récent décès d’un ami, l’autrice évoque les personnes disparues qu’elle a côtoyées et l’empreinte qu’elles ont laissée sur sa vie. Quant à Sara
Danièle Michaud, elle plonge dans les méandres de ses souvenirs à la suite du suicide d’une amie qu’elle ne fréquentait plus. Dans Dans la crypte (Triptyque), elle creuse le sentiment de culpabilité inhérent aux survivants, gratte les traces que cette vie fauchée a laissées et se confronte à ses propres démons [voir texte ici]. À mi-chemin entre l’autobiographie et le récit essayiste, Seule la peur est bleue (Alto), de la Canadienne Martha Baillie, a suscité un vif intérêt dans sa version originale. L’autrice y livre sa fresque familiale et, si elle creuse dans l’intime et se rend vulnérable, elle parvient cependant à l’analyser de façon lucide. Sa sœur, schizophrène, avec qui elle avait une relation complexe, s’est suicidée dans la soixantaine. Artiste peintre, elle avait une vision très différente de leur enfance, et l’autrice cherche à saisir le fil de cette vie tourmentée dans les textes qu’elle a laissés afin de nouer sa propre vérité à celle de sa sœur.
Arts et littérature à l’essai
Jérémie McEwen nous fait plonger dans ses playlists avec Musique d’intérieur (Boréal). Évoquant les chansons qui l’ont accompagné et vu grandir, il estime qu’elles contribuaient alors à son besoin de se sentir davantage mâle alpha, besoin qu’il n’éprouve plus maintenant. Et donc, les airs qu’il fredonne depuis reflètent davantage les valeurs intrinsèques qui l’habitent. Une réflexion musicale qui nous impulse à tendre l’oreille à ces airs qui nous entourent.
Dans Nos solitudes (Mémoire d’encrier), Edwidge Danticat fait appel à la littérature pour apaiser les soucis d’une existence tumultueuse. Entre les souvenirs d’exil et d’exclusion et le devoir de transmission d’une mère à ses filles, elle rend hommage à Toni Morrison, James Baldwin, Paule Marshall et Gabriel García Márquez. C’est également la littérature qui nourrit la réflexion d’Étienne Beaulieu, dans Un essaim de poussière (Varia). Se remémorant son premier contact avec le genre de l’essai, il salue les possibilités qu’offrent les bibliothèques et les librairies. Car c’est au cœur du Colisée du livre qu’il a pris son envol comme lecteur lorsqu’il a découvert Pierre Vadeboncoeur. Et depuis, Étienne Beaulieu s’émerveille du souffle des essais et œuvre à les faire apprécier à tous et toutes.
C’est l’histoire du théâtre autochtone qui se déploie dans Ondinnok (Du passage) de Catherine Joncas et Yves Sioui Durand, fondateurs de cette première compagnie de théâtre autochtone. Ainsi, le couple raconte quarante ans de périples sur les territoires des différentes Premières Nations, avec le théâtre en toile de fond. Illustré par Kaia’tanó:ron Dumoulin Bush, Ondinnok est un hommage vibrant à la sagesse et à la créativité autochtones.
Féminisme
C’est à un récit dur que nous convie Julie S. Lalonde avec Toute résilience serait futile (Québec Amérique). Elle y raconte l’agression dont elle a été victime et à laquelle elle a échappé de justesse. Conférencière et militante qui dénonce les violences faites aux femmes, elle souhaite donner une voix aux survivantes, témoigner de la difficulté de se reconstruire et exposer les ratés du système judiciaire. Dans Le commun des mortelles : Faire face au féminicide (Rue Dorion), Margot Giacinti s’intéresse aux féminicides à travers l’histoire, de la Révolution française à aujourd’hui, en s’attardant aux victimes, bien sûr, à leurs combats comme à leurs façons de résister à la domination masculine. La légalité de l’avortement, autre acte de résistance, s’est gagnée péniblement. Braver l’interdit : Histoire féministe de l’avortement au Québec (1969-1988) de Marie-Laurence Raby (Remue-ménage) relate cette période sombre du Québec où, bien qu’il ait été en partie décriminalisé en 1969, l’avortement n’était pas pour autant facile d’accès. Elle rend hommage à ces militantes de l’ombre qui se sont mobilisées en créant un réseau labyrinthique, à leurs risques et périls.
La famille, l’école, la vie
Fanny Rainville et Marie-Laurence Génier se demandent, dans Maman est partie travailler (Trécarré), s’il est possible en 2025 pour une femme de s’accomplir au boulot en étant mère. Pour approfondir leur réflexion, elles font notamment appel aux témoignages de Kim Thúy, de Bianca Gervais et de Geneviève Pettersen, ainsi qu’à des intervenantes professionnelles. Dans le même esprit, Quand la politique fait fuir les femmes : Un système à réinventer (Québec Amérique), Élisabeth Labelle se penche sur les raisons qui motivent les femmes à quitter leur fonction dans le milieu politique. Leur fait-on vraiment toute la place? Leur permet-on de s’exprimer et leur laisse-t-on une pleine liberté d’action? L’autrice, à l’aune de sa propre expérience et de celles d’autres femmes, propose des pistes de solutions.
Dans L’enfant vieux : Éduquer et transmettre dans la société thérapeutique (Boréal), Stéphane Kelly constate que nos gamins sont confinés à l’intérieur et surprotégés, tels des aînés en perte d’autonomie. De plus en plus anxieux et seuls, les enfants sont démotivés et peu concernés par les enjeux actuels. Comment l’expliquer? L’auteur évoque la société thérapeutique pour construire ses arguments et suggérer des avenues possibles. Christophe Allaire Sévigny s’interroge quant à lui sur les conséquences des programmes spécialisés qu’offrent les écoles publiques et privées. Dans Séparés mais égaux (Lux), il remet en question cette ségrégation sociale qui crée une éducation inégale selon le quartier, les performances de l’élève et la capacité de payer des parents. Interpellant parents, élèves et professeurs, il dénonce les conséquences de cet élitisme systémique.
La santé à l’étude
Le système de santé québécois, qui subit une énième transformation afin de maximiser ses performances, est encore basé sur la philosophie du Lean management implantée en 2011. Dani Tardif, dans Devenir Lean (Écosociété), croit que cette approche, plutôt que d’améliorer l’efficacité du système et de diminuer la lourdeur de la bureaucratie, a favorisé une déshumanisation des services et contribué aux drames des gens qui n’ont pas accès
aux soins dans des conditions optimales et des délais raisonnables. C’est le constat que font Gabriel Pelletier et Maude Pelletier-Smith dans La proche aidance au chevet d’un système malade (XYZ). Ensemble, ils dénoncent le manque de soutien de l’État, la rigidité de la bureaucratie, et demandent la simple reconnaissance du travail essentiel des gens qui gravitent autour d’une personne nécessitant un accompagnement plus ou moins quotidien. Ils revendiquent d’ailleurs un régime québécois d’assurance proche aidance. L’avocate torontoise Laura Tamblyn Watts connaît bien le sujet, elle qui œuvre à défendre les droits des aînés. Dans Mes parents vieillissent (L’Homme), elle propose un guide pour faciliter la vie de ceux et celles qui se voient investis de la responsabilité de leurs parents en perte d’autonomie. Avec humour et doigté, elle aborde les questions délicates à poser, les occasions à saisir et des façons non intrusives de s’impliquer.
La science pour tous
Jean-François Ouellet déboulonne les mythes de l’intelligence artificielle dans L’IA débarque (Saint-Jean) et en explique toutes les applications dans la vie quotidienne. Dans un langage simple, il s’efforce de répondre aux inquiétudes et d’éclairer le débat. Rien ne saurait rivaliser avec toutes les possibilités de notre cerveau, comme peut en témoigner la
neuroscientifique Michela Matteoli dans Matière grise (MultiMondes). Elle explique le fonctionnement du cerveau, sa fascinante capacité d’adaptation, tout comme les récentes recherches en lien avec l’Alzheimer et le Parkinson. Chez le même éditeur, Les cellules : Une histoire de la vie, de Christian Sardet, est truffé d’illustrations magnifiques afin de mieux cerner toutes les nuances de ces cellules à l’origine de la vie. C’est sous l’angle féminin de l’évolution humaine que Cat Bohannon présente le résultat de ses recherches dans Ève (Flammarion). En effet, toutes les études accomplies l’ont toujours été avec le corps mâle, nous privant de la moitié de l’histoire, et surtout d’une compréhension adéquate du corps féminin, de ses soins et traitements. De la maternité à la ménopause, ce nouveau chapitre de l’aventure humaine est enfin mis à jour.






