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« Écrire avec le territoire » : trois voix autochtones explorent la mémoire des lieux


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En clôture du Salon du livre des Premières Nations à Québec, les autrices Marie-Andrée Gill, Isabelle Picard et Marie-Josée Bastien ont livré une réflexion dense et sensible sur la manière dont le territoire, l’histoire et la mémoire façonnent l’écriture autochtone contemporaine. Animée par l’écrivain Michel Jean, la discussion a révélé des trajectoires intimes, où la création devient un véritable geste d’ancrage.

Dès l’ouverture, Michel Jean, auteur de Kukum, rappelle que l’histoire et le territoire ne sont pas des thèmes annexes dans la littérature autochtone; ils en constituent souvent la charpente invisible. Il se tourne d’abord vers Isabelle Picard, dont le nouvel essai Indienne de ville retrace, entre autres, une enfance wendat marquée par la crise d’Oka.

À 13 ans, embauchée comme guide touristique à Wendake, elle voit affluer des visiteurs venus de partout, certains chargés de préjugés et de questions pressantes. Je ne savais pas quoi répondre, raconte-t-elle.

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Alors, j’ai commencé à lire, à interroger les aînés, à comprendre l’injustice. Ça a été l’étincelle. Lorsque je pouvais répondre avec des faits, le regard des gens changeait. C’est à ce moment-là que mon propre territoire s’est dessiné.

Cette prise de conscience, née d’un moment de tension historique, deviendra le socle d’une vocation d’ethnologue et d’autrice. Pour Isabelle Picard, le territoire n’est pas qu’un espace physique; c’est un lieu d’explication, de pédagogie et de reconquête.

Écrire depuis la fragmentation

La comédienne, metteuse en scène et autrice Marie-Josée Bastien, également originaire de Wendake, raconte quant à elle une identité vécue entre deux rives, celle de sa famille wendat et celle du côté non autochtone. Je porte les deux en moi, dit-elle.

D’où l’importance, dans son œuvre, de revisiter l’histoire familiale et surtout la mémoire des femmes autochtones. L’histoire de ces femmes est rarement écrite dans les livres. Je suis allée chercher cette part mythologique et familiale.

Michel Jean voit dans le travail de Marie-Josée Bastien un petit Poucet qui remonte le tracé de sa vie. Elle acquiesce : J’ai lu, j’ai rencontré des gens, j’ai pris deux ans pour remonter la rivière. Dans la vie, je travaille tout le temps. Là, j’ai décidé de prendre du temps pour me connaître.

Isabelle Picard (à droite) et Marie-Josée Bastien (à gauche) discutent de la place de l’histoire et du territoire dans leurs trajectoires artistiques, lors de la table ronde « Puiser l’inspiration dans l’histoire et le territoire » à la Maison de la littérature de Québec.

Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Pour Marie-Josée Bastien, dramaturge à l’origine d’une quinzaine de pièces, dont Éclats et autres libertés et Yahndawa’ : ce que nous sommes, le territoire – et particulièrement le bois, qui structure sa vie – constitue un lieu de ressourcement et de clarté.

Si je veux écrire, je m’en vais dans le bois. S’il n’y a ni électricité ni téléphone, c’est encore mieux. La respiration change, le rapport à la vie change. Tout arrive là.

Le bois, c’est la moitié de ma vie, vraiment la moitié de ma vie. J’ai une vie urbaine où je travaille fort, mais si je suis fatiguée, si je me cherche, si je me questionne, si je veux écrire, eh bien, je m’en vais dans le bois; c’est là que ça se passe.

Une citation de Marie-Josée Bastien

Avec Marie-Andrée Gill, le territoire prend la forme d’une langue, l’innu-aimun. Son plus récent recueil, Uashtenamu (Allumer quelque chose), est le premier auquel elle ose donner un titre entièrement en innu.

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Avant, on me disait que ce serait trop compliqué, que ça se vendrait peut-être moins. Aujourd’hui, j’ai pris confiance. Le réapprentissage de la langue est un processus, explique-t-elle.

Un processus, insiste-t-elle, qui ne peut se vivre derrière un écran. L’innu-aimun, c’est une langue du territoire. Elle s’apprend dans le bois, avec des aînés. Ce n’est pas une langue qui se transmet par une fenêtre vidéo. Elle se vit dans l’espace, dans les odeurs, dans la respiration du lieu. La langue change notre façon de penser.

Selon la poète, la langue et le territoire sont indissociables d’un chemin d’apprentissage. Elle évoque sans détour les pertes culturelles héritées des pensionnats pour Autochtones et les blessures identitaires vécues durant sa jeunesse. On ne parlait pas la langue, on ne connaissait pas nos activités traditionnelles. On était chamboulés. On se demandait constamment : « On est qui?” L’écriture permet de créer un récit personnel.

Quand j’étais ado, avec mes amis à Mashteuiatsh, on en pleurait de ne pas parler la langue, de ne pas connaître certaines de nos activités traditionnelles. On était complètement bouleversés.

Une citation de Marie-Andrée Gill
Des affiches installées dans un couloir.

Pour sa 14e édition, le Salon du livre des Premières Nations a réuni à Québec le plus vaste rassemblement d’auteurs autochtones à ce jour, sous le signe du legs et de la transmission.

Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

À la question de savoir comment la vie urbaine influence l’écriture, Isabelle Picard nuance. Oui, je suis une Wendat qui a grandi en milieu urbain. Mais toute mon enfance, je l’ai passée dans le bois, sur le territoire traditionnel. C’est resté essentiel.

Elle décrit l’humilité ressentie en retournant en forêt à l’âge adulte, notamment lors d’un séjour isolé durant la pandémie. Je me suis sentie toute petite. Je me suis demandé :  »Si quelque chose arrive, qui peut me nourrir, me guérir? C’est ce qui m’entoure. »

Souvent, mes idées arrivent sur un skidoo, après deux heures de route au milieu des lacs et du silence.

Une citation de Isabelle Picard

Lorsque Michel Jean demande aux trois autrices si être autochtone signifie être orphelin de son histoire, Marie-Andrée Gill répond avec émotion. Il y a tellement de choses qui ont été perdues à cause des pensionnats. Ça laisse un creux. Trouver sa place, c’est un chemin.

Une réflexion que prolonge Isabelle Picard, pour qui ce cheminement est souvent individuel et parfois laborieux. C’est la quête de ma vie. Je suis devenue ethnologue pour comprendre qui nous sommes. Ça ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut prendre le temps, lire, écouter, retourner sur le territoire.

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