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La découverte a été annoncée par la bibliothèque Kenzaburō Ōe de l’Université de Tokyo, qui a confirmé l’authenticité des documents après plusieurs vérifications.
Des textes conservés pendant des décennies
Selon l’université, les manuscrits avaient été conservés par le propriétaire du logement où l’écrivain résidait durant ses années d’études. La famille de ce dernier a contacté l’institution en novembre dernier, après le décès du propriétaire. Les documents ont alors été confiés à la bibliothèque, qui a procédé à des analyses permettant d’en confirmer l’origine.
Parmi ces textes figure Kurai Heya Kara no Ryokô (Voyage depuis une pièce sombre), considéré comme la plus ancienne œuvre connue de l’auteur. Ce manuscrit comprend 82 pages de feuillets manuscrits de 400 caractères, même si certaines pages sont manquantes. Rédigée à la première personne et organisée en trois parties, la nouvelle présente une tonalité fortement romantique.
Le récit suit un narrateur qui s’enfuit en compagnie d’une étudiante, une intrigue qui témoigne déjà d’une sensibilité littéraire marquée chez le jeune écrivain.
Le second manuscrit, intitulé Tabi e no kokoromi (Tentative de voyage), comporte 42 pages manuscrites. Il raconte les souffrances d’un adolescent contraint de se déplacer en fauteuil roulant. D’après les chercheurs, certaines répétitions dans l’écriture suggèrent qu’il s’agit probablement d’un texte préparatoire à la nouvelle Les jambes d’autrui (Tanin no ashi), publiée en 1957 mais jamais traduite en français.
Le document comporte très peu de corrections et porte la mention « 1957.5 », indiquant une rédaction en mai 1957.
Un éclairage sur les débuts d’un futur Nobel
Lors d’une conférence de presse, Abe Kenichi, président du comité de gestion de la bibliothèque et professeur à l’Université de Tokyo, a souligné l’importance de cette découverte. « Ces deux œuvres étaient jusqu’à présent totalement inconnues. Elles montrent qu’Ôe, dès l’âge de 20 ans, avait déjà commencé à retravailler les grands thèmes qui marqueront son œuvre, tels que la politique ou la sexualité », a-t-il expliqué.
Les deux textes seront publiés dans le numéro d’avril de la revue littéraire Gunzo, éditée par Kôdansha, dont la parution est prévue le 6 avril. La bibliothèque prévoit également de mettre à disposition des chercheurs des images numériques des manuscrits.
Né en 1935 dans un village isolé de l’île de Shikoku, Kenzaburō Ōe a grandi dans un Japon marqué par la guerre et la défaite. Son père meurt en 1944, et l’enfant est élevé par sa mère et sa grand-mère, nourri de contes folkloriques autant que de lectures occidentales comme Les aventures de Huckleberry Finn.
Le jeune Ōe étudie le français à l’Université de Tokyo et publie sa première nouvelle en 1957, Un curieux travail. L’année suivante, Gibier d’élevage lui vaut le prix Akutagawa, la plus prestigieuse récompense littéraire japonaise, alors qu’il n’a que 23 ans.
Un écrivain marqué par la guerre et engagé
Une grande partie de son œuvre explore les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, le militarisme japonais et les traumatismes de l’après-guerre. Ōe s’est notamment attaché à donner une voix aux victimes anonymes de cette période. « Sans mes expériences de 1945 et des années suivantes, je ne serais jamais devenu romancier », expliquera-t-il plus tard.
Son premier roman majeur, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, décrit un groupe de jeunes abandonnés dans un village pendant la guerre. Tout au long de sa carrière, Kenzaburō Ōe a pris position sur de nombreux sujets politiques. Il s’est opposé à la guerre du Vietnam, soutenu l’indépendance de l’Algérie et milité pour une reconnaissance des crimes de guerre japonais.
Son essai Notes d’Okinawa (1970) analyse notamment le rôle de l’armée japonaise dans les suicides collectifs de civils lors de l’invasion américaine de 1945. L’ouvrage donnera lieu à un procès en 2005 intenté par d’anciens officiers, finalement rejeté par la justice.
En 1994, l’écrivain reçoit le prix Nobel de littérature. La même année, il refuse l’Ordre de la Culture du Japon, expliquant rejeter « toute autorité, toute valeur supérieure à la démocratie ».
L’expérience personnelle au cœur de l’œuvre
Plusieurs de ses romans majeurs s’inspirent également de sa vie personnelle, notamment de la naissance de son fils Hikari, atteint d’un handicap mental. Des œuvres comme Une affaire personnelle (1965) ou Une existence tranquille explorent les transformations intimes et morales provoquées par cette expérience. Hikari deviendra par la suite un compositeur reconnu, dont les œuvres rencontreront un large succès.
Kenzaburō Ōe est décédé le 3 mars 2023 à l’âge de 88 ans. Considéré comme l’un des plus grands écrivains japonais de l’après-guerre, il a laissé une œuvre marquée par l’exigence morale, l’engagement politique et une réflexion profonde sur la responsabilité individuelle face à l’histoire.
La découverte de ces deux manuscrits inédits vient aujourd’hui enrichir l’histoire littéraire de cet auteur majeur, en révélant les premières traces d’une voix qui allait marquer durablement la littérature mondiale.
Crédits photo : Kenzaburō Ōe (Thesupermat, CC BY-SA 3.0)
Par Hocine Bouhadjera
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