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La Nouvelle-France inachevée de l’intendant Talon

Source : Le Devoir

Jean Talon rêvait d’une Nouvelle-France industrieuse capable de brasser sa propre bière. La dilution des entreprises de cet intendant hyperactif à la suite de son passage éclair dans la colonie n’en fait pas moins un visionnaire aux yeux de l’historienne Catherine Ferland, qui lui consacre un ouvrage grand public à l’occasion de son 400e anniversaire de naissance.

Cette nouvelle biographie de Jean Talon est plutôt courte, si l’on tient compte du rôle joué par l’homme de confiance de Louis XIV dans l’implantation du pouvoir royal en Nouvelle-France. « Je ne voulais pas faire un livre ultra-universitaire de 500 pages que seulement quatre personnes liraient », explique l’autrice de cet ouvrage abondamment illustré.

Catherine Ferland ne cache pas son admiration pour le premier intendant de la Nouvelle-France, qui est demeuré un peu plus de cinq ans à Québec en combinant ses deux mandats réalisés entre 1665 et 1672. « C’était un précurseur, mais l’État français ne lui a pas donné les moyens de ses ambitions », regrette sa biographe. « Il est arrivé trop tôt ! »

Originaire de la Champagne, le fonctionnaire de carrière a d’abord été intendant du Hainaut, une région brassicole située à la frontière actuelle de la Belgique, avant d’être muté en Nouvelle-France, en 1665. Il a 39 ans lorsqu’il débarque à Québec au terme d’une interminable traversée de l’Atlantique de 117 jours ! Ce record de lenteur est un supplice pour un homme pressé de brûler les étapes. « C’est quelqu’un qu’on qualifierait aujourd’hui d’intense », observe Catherine Ferland.

Ce tempérament est toutefois idéal pour occuper un emploi multitâche comme celui d’intendant en charge de l’administration civile, des transports, de la police et de la justice en Nouvelle-France, bref de tout ce qui ne relève pas de la stratégie et de la diplomatie autochtone.

Talon s’impose aisément devant un gouverneur timide comme Courcelles. Il aurait sans doute eu plus de difficulté avec son flamboyant successeur, Frontenac, qu’il croisera avant de repartir en France en 1672. « Il y aurait probablement eu un clash, mais ça aurait aussi pu être le début d’un développement accéléré de la colonie », avance Catherine Ferland. « On ne peut pas s’empêcher de fantasmer sur ce qui se serait passé. Est-ce que le Canada aurait déclaré son indépendance de la France ? »

Populaire

Les manuels scolaires d’autrefois ont popularisé la figure d’un intendant proche du peuple. C’est ainsi que l’a représenté l’artiste Lawrence R. Batchelor en 1931 dans une célèbre aquarelle où l’on aperçoit Talon en souliers à boucles d’argent visitant des habitants chaussés de modestes sabots.

Cette perception n’est pas fausse pour autant. Catherine Ferland donne l’exemple du premier recensement de la colonie de 1666, au cours duquel Talon use ses souliers en faisant du porte-à-porte chez les quelque 3200 habitants de la vallée du Saint-Laurent. « A-t-il pris le temps de piquer une jasette avec tout le monde ? Sans doute pas. Mais on peut le qualifier d’intendant populaire, surtout si on le compare aux gouverneurs, qui gardaient une distance avec la plèbe ! »

Talon constate le déséquilibre de la démographie coloniale avec son ratio de célibataires de 1 femme pour 14 hommes. Il préconise l’envoi de nouvelles cohortes de ce que l’on appellera plus tard les « Filles du roi ». L’intendant recommande en outre de ne plus recruter ces femmes à marier dans les orphelinats urbains de Paris, de Rouen et de La Rochelle. « Il a demandé des filles plus propres aux travaux agricoles et, si possible, pas trop “disgraciées” par la nature », souligne Catherine Ferland.

Le fonctionnaire multiplie les incitatifs financiers pour favoriser les naissances, alors qu’il va lui-même demeurer célibataire jusqu’à la fin de sa vie, ce qui soulève la question de son orientation sexuelle. « Il y a des petits indices ici et là, mais ça reste des suppositions », avance prudemment sa biographe. « S’il n’était pas intéressé par les femmes, le célibat était la seule option pour lui, à moins d’entrer dans les ordres. »

Maladie

Jean Talon a laissé une correspondance abondante avec les ministres de Louis XIV lors de ses deux mandats canadiens. L’historien Alain Laberge parlait d’ailleurs d’un « mirage documentaire » dans une lettre publiée dans Le Devoir en 2019 pour expliquer l’ampleur de la renommée de cet intendant redécouvert par les archivistes du XIXe siècle.

Catherine Ferland souligne plutôt la douleur que devait ressentir le fonctionnaire à la santé fragile. « Tenir la plume semblait difficile pour lui, et ça indique qu’il avait peut-être une forme de fibromyalgie ou une arthrite prononcée. » Ses

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