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Revenu Québec m’a engagé pour écrire des poèmes

Source : Le Devoir

Les communications de Revenu Québec me fascinent. Les codes de paiement, les avis de cotisation, les numéros des avis. Tous ces calculs que je ne comprends pas. On dirait des charades. J’aimerais organiser un barbecue avec les gens qui envoient ces messages. Serait-il possible de mettre un peu plus de vie, d’écrire des poèmes ? J’aime imaginer des courriels un peu plus personnalisés. Ils pourraient engager des écrivains. Vous imaginez des auteurs et des autrices qui vont au-delà des chiffres et qui offrent une épaule pour consoler le contribuable qui doit beaucoup d’argent à Revenu Québec ? Un écrivain qui dirait : « On va s’asseoir un instant, ça va aller », avant même de mentionner le solde dû. Un artiste qui comprendrait que, derrière chaque ligne 199, chaque crédit non remboursable, il y a un corps un peu fatigué, une cuisine avec une lumière trop blanche, un mardi soir où on remet tout à demain. Je reçois un courriel où il est écrit : « Objet : avis de cotisation ». Mais dans ma version rêvée, il commencerait autrement : « Salut, on sait que ça peut être stressant de lire ça, fais une petite pause avant de regarder les chiffres. » Les chiffres, justement. Ils pourraient être moins secs. Moins carrés. On pourrait les arrondir, pas seulement mathématiquement, mais émotionnellement. Faire en sorte que 1247,32 $ fasse moins peur, comme si ce n’était pas juste un montant à payer, mais une histoire un peu confuse. Au fond, c’est ça : des revenus, des pertes, des efforts pour s’en sortir dans une économie qui change plus vite que nous. Je m’imagine un agent de Revenu Québec qui signe ses courriels avec un prénom. Pas une signature automatisée en Arial 10, mais quelque chose comme : « Martin, qui trouve aussi ça compliqué parfois. » On pourrait parler autrement, avec des images plus simples. Dire que les déductions, ce sont des petits abris où l’on respire un peu. Que les crédits d’impôt ouvrent des fenêtres, laissent entrer un peu d’air, un peu de lumière. Et pourquoi pas un poème, au bas de chaque avis ?

Vous avez gagné ceci

Perdu cela

Entre les deux

Il reste encore cent mille fleurs sauvages à laver.

Je continuerais à ouvrir ces messages, mais différemment. Plus comme on ouvre une lettre. Moins comme on ouvre une facture. Comme à l’époque où j’avais hâte de me connecter sur MSN pour écrire à mes amis. Il y aurait cette petite attente, ce plaisir d’ouvrir une notification, même si elle contient des chiffres. On espérerait tomber sur Dany Laferrière, qui a pris le temps de nous écrire un mot en lien avec notre déclaration. Il pourrait nous citer Borges, nous faire un dessin, ou nous expliquer l’art de manger un fruit. Pour les familles qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, je ferais appel à la poète Marjolaine Beauchamp. Marjo a l’art de travailler ses textes avec ses tripes. Ça ne réglerait rien, évidemment, le montant serait toujours là, la date limite aussi, mais ce serait une façon de ne pas se sentir complètement seul devant l’écran. Et puis, dans cette rotation d’écrivains invités, j’imagine Kim Thúy écrire des courriels comme des fragments de mémoire, des phrases courtes, limpides, où chaque montant devient une traversée, une façon de dire que survivre aussi, ça se comptabilise. Joséphine Bacon glisserait des mots de territoire, rappelant que les chiffres ne sont jamais séparés de la terre sur laquelle on marche, que tout cela a lieu quelque part, dans une langue, dans une mémoire plus vaste que nos formulaires. Alors les courriels deviendraient des sortes de chœurs discrets, une polyphonie improbable entre administration et littérature. J’imagine aussi des autrices qui ne sont plus là, mais qui auraient été engagées par Revenu Québec. Nelly Arcan laisserait affleurer une inquiétude plus nue, quelque chose de tranchant dans la syntaxe, une lucidité qui ferait trembler même les cases les plus rigides. Gabrielle Roy parlerait des petites dignités, de ceux et celles qui comptent leurs sous en silence, donnant à chaque ligne un peu de chaleur humaine, un peu de rue, un peu de vie. Et puis j’imaginerais Anne Hébert entrer dans le message comme une ombre calme, avec une langue précise, presque silencieuse, qui ferait trembler les chiffres sans jamais les contester. Elle écrirait quelque chose de retenu, de dense, une phrase où la dette devient une nuit à traverser, où chaque montant a le poids d’un secret. Et on lirait plus lentement, comme si l’avis de cotisation était devenu un lieu, un espace intérieur. Marie-Claire Blais, elle, ferait déborder le texte, une longue phrase presque

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