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Barbarie versus civilisation
« La civilisation n’est qu’une brève parenthèse entre deux âges de barbarie. » Cette phrase aux touches spengleriennes résume toute l’idéologie de Robert E. Howard. Écrivain aujourd’hui considéré comme culte, il est un pionnier du genre fantastique grâce à son personnage de Conan le Barbare. Il a aussi marqué le milieu des pulps, ces revues plus populaires que littéraires qui étaient imprimées sur du papier de mauvaise qualité (wood pulp). Bien que maîtrisant surtout la littérature fantastique, il s’est aussi essayé à la poésie, aux genres policier et historique ainsi qu’aux récits sportifs. La barbarie, thème central de son œuvre, s’immisce toujours, d’une façon ou d’une autre, dans tous ses écrits.
Notre homme, fils d’un médecin itinérant, naquit au Texas en 1906, où il vécut un début de vie nomade. La famille s’installa éventuellement dans la ville de Cross Plains, une de ces booms towns où la découverte du pétrole attira plusieurs travailleurs, immigrants et escrocs. En ce début de siècle, le Texas était encore un endroit violent de la frontière où les anciens se remémoraient les raids des tribus comanches et les règlements de comptes devant les saloons. Howard fut marqué par cette violence à la fois sociale et criminelle, où les accidents de travail étaient fréquents et les rues peu fréquentables. Bien que cet environnement fût peu enclin à la vie de l’esprit, la mère du jeune Texan le biberonna précocement de littérature épique : récits homériques, théâtre shakespearien, aventures chevaleresques ainsi que littérature chrétienne. Très doué, il voulut rapidement faire de l’écriture son métier.
Publié pour la première fois en 1925 dans Weird Tales, ce magazine de fantastique et d’horreur où H. P. Lovecraft, le maître de l’horreur cosmique, est aussi publié, il dut cependant attendre 1928 pour avoir un véritable succès populaire. Ce dernier eut un nom : Solomon Kane (Le Livre de Poche, 2019). Fanatique religieux d’une époque gothique fantasmée, ce protagoniste consacre sa vie à purger le mal des différentes contrées qu’il visite. S’imposant un mode de vie puritain, il pardonne les péchés mineurs des autres, dès lors qu’ils ne nuisent qu’à ceux qui les commettent. Il s’autorise cependant, tel un archange, la peine capitale avec les vilains. Autres vampires, démons et succubes n’ont comme dernier souvenir que le visage blanchâtre de l’austère pourfendeur du mal. Toute la complexité du brave réside dans le fait qu’il poursuit une quête divine tout en s’autorisant le meurtre, le péché des péchés. Son nom est en lui-même un paradoxe: il évoque à la fois Salomon, le roi juste d’Israël, et Caïn, premier meurtrier de la Bible.
Parallèlement à l’écriture de Solomon Kane, Howard diversifie ses histoires afin de toucher plusieurs marchés et de continuer à vivre de sa plume, ou plutôt de sa machine à écrire. Par exemple, celles du marin Steve Costigan, boxeur insatiable toujours à la recherche d’adversaires, touchent un grand public et nécessitent peu de recherches, car l’écrivain est lui-même un boxeur amateur. Certaines de ses fictions d’horreur, comme Pigeons from Hell, qualifiée par Stephen King de « l’une des meilleures histoires d’horreur de notre siècle », lui forgeront aussi une bonne base d’admirateurs. Cependant, un des grands regrets de la vie du Texan est de ne pas avoir réussi à vivre de ses récits historiques qu’il adorait, comme Le Seigneur de Samarcande (Le Livre de Poche, 2020) : « Il n’existe pas de travail littéraire qui soit à mes yeux plus jubilatoire que de réécrire l’histoire sous une forme romanesque », a-t-il affirmé.
Stimulé par sa correspondance avec Lovecraft, où le maître de Providence lui explique la supériorité de la civilisation, Howard, pessimiste et habitant d’un Far West encore sauvage, développe son argumentaire pour la prédominance de la barbarie. Celui-ci se construisit tout au long de son chef-d’œuvre, Conan (Le Livre de Poche, 2019). Souvent associé au rôle d’Arnold Schwarzenegger dans le film de 1982, le personnage de Conan est toutefois beaucoup plus intéressant. Il s’insère dans un monde au lore complexe bâti avant celui que proposera Tolkien quelques années plus tard. Ce monde, le continent d’Hyboria, s’inscrit dans l’âge hyboréen, période fictive se déroulant entre 16 000 et 10 000 av. J.-C. Cet univers peut être qualifié d’antédiluvien, c’est-à-dire ce qui précède le déluge biblique où, selon la mythologie howardienne, de riches civilisations florissaient. C’est donc dans ce monde peuplé de différents royaumes que de vraies logiques géopolitiques et historiques sont en place au moment de l’arrivée de notre antihéros. Conan, grand gaillard aux muscles félins, est un barbare, mais pas de ces bons sauvages que l’on trouve chez Rousseau. Sans peur depuis qu’il a conquis la sienne, Conan déclenche la brutalité et la mort partout où il passe. Sans véritable but, il erre au rythme de ses intérêts du moment en adoptant les rôles qu’on lui offre. Dire qu’il est sans morale serait faux : il en a une, la sienne. Être son ennemi est mortel, mais il risquera sa vie pour les gens qu’il considère comme des membres de sa meute.
Robert E. Howard ne survivra malheureusement pas à son héros, car en 1936, il se suicida à seulement 30 ans. Il n’a donc jamais eu conscience du nombre d’adaptations en bandes dessinées, en films, en séries télévisées ou en jeux vidéo qui ont découlé de Conan, se révélant à lui seul être un patrimoine fictionnel immense qui changea à tout jamais la pop culture. L’inévitable décadence qui constitue le centre de son œuvre nous rappelle cependant que quand tout tombe, tout recommence.






