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Il arrive que des livres ne cherchent pas à rassurer, à nous prendre par la main. Ils font partie de cette catégorie qui nous regarde droit dans les yeux, nous toise, nous confronte : comment continuer à trouver du sens quand notre monde s’effrite?
La sélection naturelle, le plus récent roman de Patrick Nicol, appartient à cette famille de textes inconfortables, nécessaires. Après plus d’une dizaine de publications, Nicol poursuit, toujours avec cette constance admirable, une œuvre cohérente qui se renouvelle pourtant chaque fois, un autre sillon creusé autour de l’absurdité de l’existence, de l’impuissance, du décalage entre l’individu et le grand mouvement des choses.
Christian, professeur fraîchement retraité, se tient au centre de ce roman comme un homme égaré. Trente ans à enseigner la géographie, puis soudain plus rien, la retraite comme une cassure. Lors d’un cours censé préparer à cette transition, il constate avec une clarté désarmante que « quelque chose en lui était brisé ». Ce « quelque chose » ne se réparera pas.
Pendant que Christian se défait lentement, Carmen, sa conjointe depuis plus de trente ans, continue de s’épanouir dans son travail au musée. Deux trajectoires parallèles qui ne se rejoignent plus tout à fait. Lui craint de devenir « le vieillard endormi au pied du manège », spectateur hagard d’un univers qui lui échappe. Les désirs s’étiolent, l’alcool devient refuge, anesthésie, complice.
Puis survient la scène charnière : un souper chez Sylvain et Simone, une collègue de Carmen. Les opinions rapides de Sylvain, les jugements lourds, les commentaires déplacés. L’alcool aidant, la colère déborde : Christian n’argumente pas, il explose. Après un geste impulsif, il fuit, persuadé d’avoir commis l’irréparable. Il n’y aura plus de retour possible.
La cavale qui suit le propulse au cœur d’un groupe d’activistes clandestins. Une ancienne étudiante croisée par hasard, un appartement où se terrer, puis l’engrenage : cellules organisées, entraînement en forêt, cibles identifiées. Des riches propriétaires, des milliardaires, ces « pires ennemis du genre humain ». On parle de justice, on prépare la violence. Faire peur. Faire taire. Nicol ne romantise rien : les motivations se brouillent, les discours se fissurent, l’idéalisme se fane.
« Il y aura toujours quelque chose de plus important que l’environnement », entend-on. « L’immigration, la nation, l’inflation. Sans peur, sans assassinat, il se passera rien. » Le roman avance ainsi, sans issue heureuse, dans une société où la violence devient norme, où la colère devient langage.
Pendant ce temps, Carmen envoie des messages, des phrases suspendues sur Messenger, une communication à sens unique. Elle espère, attend, se heurte au silence. Cette absence d’interaction résonne comme un écho intime à l’effondrement collectif.
La sélection naturelle est un roman dur, un roman de notre quotidien inquiet, où le savoir ne protège pas, où la lucidité ne sauve pas, où le bien et le mal se confondent dans une grande, très grande fatigue.
En dialogue
Impossible, en refermant ce livre, de ne pas penser à d’autres lectures récentes et aimées qui explorent, elles aussi, ces fractures. Dans Escarres, Jonathan Hope — dont j’avais parlé en bien de son précédent roman Ce lac — nous entraîne sur les routes d’une Abitibi meurtrie, ravagée par l’industrie minière, où le territoire est blessé à même sa chair. Là aussi, le langage se fissure, la matière résiste, le réel devient presque irréel. Tout se désarticule dans un bruit sourd d’explosions et de poussière.
À sa manière, L’amour et la fête de Jules Clara capte aussi un point de saturation de notre époque. Le roman prend appui sur le chaos bien réel des bureaux de Passeport Canada à l’été 2022. Une femme tente de renouveler son passeport avant un voyage prévu, échoue, puis décide de partir quand même, ailleurs, sans plan, entraînée par l’élan plus que par la logique. Ce déplacement improvisé devient le lieu d’une dérive physique et mentale. Ce qui se défait, peu à peu, dépasse la simple mésaventure administrative : c’est le couple, la projection dans l’avenir, la capacité de croire que les choses vont suivre leur cours. Jules Clara observe finement cette fatigue diffuse, saisit un état, une tension, un malaise partagé.
À une autre extrémité du spectre, Précis de fantômologie de Julie Hyland s’attarde moins aux déraillements de l’actualité qu’aux persistances souterraines du passé. Le roman explore ce qui se transmet malgré nous : des gestes, des peurs, des silences, un lien au territoire — l’Abitibi une fois de plus. En s’appuyant sur les carnets de son grand-père orpailleur, Wilfrid William Hyland, et sur les répercussions de cette vie d’errance sur les générations suivantes, Julie Hyland compose un récit où la filiation s’inscrit dans les corps et les paysages.
La nature n’y sert pas de décor, elle est mémoire active, dépositaire des traces laissées par les ambitions humaines, extraction, déplacement, abandon. Ce qui hante dans ce livre n’a rien de spectaculaire : il s’agit plutôt de ce qui demeure non réglé, de ce qui continue d’agir longtemps après les faits. Précis de fantômologie interroge avec finesse notre rapport à l’héritage, familial et territorial, et pose une question exigeante : que faisons-nous de ce qui nous constitue, lorsque le passé insiste et refuse de se taire?
Ces livres, chacun à leur manière, se méfient des réponses simples. Ils témoignent d’un présent en déséquilibre, chargé de trop de poids. Ils ne promettent pas la joie ni la réparation. Ils nous obligent toutefois à rester éveillés, debout dans le vacarme.
Photo : © Louise Leblanc






