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Se laisser parler d’amour

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Il y a dix ans maintenant, l’auteur et ancien chef d’antenne innu Michel Jean lançait le premier recueil de nouvelles réunissant des auteurs et autrices autochtones de divers horizons, de différentes nations et générations. Amun (Stanké, 2016) est aujourd’hui un livre de fonds dans les librairies et une valeur sûre pour la clientèle qui souhaite s’initier à l’univers des littératures des Premiers Peuples. En 2021 était publié Wapke (Stanké), un premier recueil de nouvelles d’anticipation autochtones, dirigé à nouveau par Michel Jean. Ces deux titres ont marqué un jalon important dans le milieu du livre québécois, mais surtout dans cette période de résurgence des littératures autochtones à laquelle on assiste depuis une bonne quinzaine d’années. C’est donc peu dire que ces publications ont aidé à faire grandir leur visibilité dans la société.

C’est dans cet esprit de continuité et de rassemblement que Michel Jean a fait paraître ce printemps le collectif Mamu, toujours chez le même éditeur, regroupant cette fois-ci un nombre plus impressionnant de voix littéraires. Le projet est simple : ce recueil réunit vingt et une autrices, auteurs et auteurices, à qui l’auteur a lancé le défi d’écrire une nouvelle sur le thème de l’amour. En plus d’exprimer tout le chemin parcouru, en littératures autochtones et dans la société, ce livre exprime une pluralité, une richesse, un élan de partage et de générosité qui définissent bien les littératures autochtones actuelles. Il laisse en plus entrevoir tout le potentiel à venir pour ces littératures d’une qualité et d’une générosité encore trop peu explorées.

Petit éloge de la diversité
Ce qui définit les littératures autochtones, c’est précisément la diversité qu’elles expriment à de nombreux égards. Parmi les vingt et une personnes participantes de ce collectif y sont représentées pas moins de sept Premières Nations sur les onze au Québec. Pour tout dire, on compte sur les doigts d’une main les livres qui incluent plusieurs communautés autochtones. On peut, par exemple, penser à des publications des Éditions Hannenorak, mais elles sont plutôt rares chez les éditeurs allochtones. De plus, dans Mamu, diverses générations s’y retrouvent, de l’aînée Joséphine Bacon à la jeune artiste Janice Grey, ce qui honore des valeurs telles que la transmission de l’héritage.

Des contributeurs et contributrices de ce livre proviennent de milieux complètement différents, en dehors de la sphère littéraire à proprement parler. Pensons à l’innu Normand Junior Thirnish-Pilot, réalisateur, scénariste et coordinateur du festival Innu Nikamu. En écrivant la nouvelle « Puamun », il s’est prêté au jeu avec sensibilité en nous offrant un texte ayant comme personnage principal un policier d’une communauté innue pour qui les souvenirs de famille heureux s’entrechoquent avec les tragédies dont il a été témoin. Il y a aussi ce texte étonnant, intitulé « C’était pas facile, Yvonne », de Marie-Michèle Sioui, journaliste et correspondante parlementaire pour Le Devoir à Québec depuis 2017. Dans le style d’une chronique sociale, l’autrice aborde le deuil d’un homme à travers son quotidien, qui se résume au café en face de chez lui et au karaoké du coin. Les différents bagages professionnels des personnes qui ont pris la plume dans cet ouvrage, bien qu’elles aient opté pour la fiction dans leur texte, ne peuvent que teinter et enrichir les textes proposés.

Un élément supplémentaire qui distingue ce recueil est sans aucun doute la présence de genres variés. Notons ici l’apport de l’illustratrice et cinéaste abénakise Diane Obomsawin, intitulé « J’aime… ». Son récit se dévoile par le biais d’une bande dessinée, sa discipline de prédilection. Dans celle-ci, elle fait le recensement des petites et grandes choses qu’elle aime dans la vie, le tout empreint de tendresse, de philosophie et d’humour. Ce choix artistique dévoile deux choses : l’inventivité dans les littératures autochtones et l’amour qui se manifeste de nombreuses manières. Elle signe d’ailleurs l’illustration de couverture du livre, simple et évocatrice.

Une autre proposition unique dans le collectif Mamu est le texte de Shayne Michael, Wolastoqew de la Première Nation Wolastoqiyik. En effet, dans « Tambours de l’amour », l’auteur et scénariste nous propose une histoire sur fond de dystopie. Dans un monde ravagé par une Grande Contamination, les destins de deux hommes vont se croiser de façon inattendue. À la manière d’un journal intime, Michael décortique le rapprochement physique et émotionnel de deux personnes que tout sépare. Le tout est traversé par des questionnements sur des enjeux environnementaux et territoriaux, ce qui ancre solidement la nouvelle dans l’actualité malgré son contexte futuriste.

Il faut également mentionner le dynamisme du texte de la chanteuse de gorge et militante Janice Grey, Inuk d’Aupaluk, qui s’intitule « Paniapiit (Fillettes) ». À travers une simple anecdote teintée de candeur et de gravité, elle met en lumière la profondeur et la force de la sororité. Elle répète ensuite son histoire dans une version en inuktitut et en anglais. Offrir une version trilingue, dans ce cas-ci, traduit admirablement une volonté de partage, d’inclusivité et de représentativité.

Finalement, on ne peut passer sous silence l’apport unique d’Émilie Monnet, artiste multidisciplinaire anishinaabe et française. Issue du milieu théâtral, l’autrice adopte une forme tout aussi dynamique dans son texte « Petits fruits du cœur ». Elle y explore les traditions familiales et la filiation par le biais d’un récit poétique. L’ensemble est fluide, doux et lumineux. C’est un véritable appel aux sens par le choix méticuleux du vocabulaire de l’autrice. Elle transmet avec adresse cet appel du territoire et de ce qu’il peut nous offrir, en plus d’être à la source des plus beaux rituels.

Ces approches créatives démontrent une volonté de faire sauter les codes, de se les approprier pour subséquemment redéfinir une littérature fidèle aux cultures autochtones et à leurs histoires. Dans ce livre, elles permettent de décliner les multiples expressions de l’amour, ligne directrice de ce collectif : l’amour entre personnes, l’amour du territoire, l’amour filial, la sororité, l’amitié, et bien plus. Si l’accent a été mis jusqu’ici sur la diversité incluse dans ce livre, il faut admettre que les différentes contributions sont cohérentes dans leur désir commun de se réunir pour raconter. Ce n’est donc pas anodin si le titre signifie « ensemble » en innu-aimun.

Dans cet article

Amun

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Wapke

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Mamu

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Le Devoir

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Mamu

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